Faites la ville, pas l’Amour !

Le 13 août 2010 - Par qui vous parle de , , dans parmi lesquels

Un jour je construirai une ville immense
Que j’appellerai Amour City.
Les maisons en forme de montgolfières
Seront suspendues dans les airs.
Nous vivrons tous dans des villas végétales
Aussi lumineuses que des aurores boréales.
Nous ferons l’amour le jour et la nuit
Dans la ville que je nommerai Amour City.

Nous baignerons dans des lacs d’eau claire
Creusés au sommet des nuages.
Nous parlerons aux animaux sauvages
Dans des jardins spectaculaires.
Nous entendrons le chant des étoiles filantes.
Nous voyagerons toujours en tapis volant.
Nous ferons l’amour le jour et la nuit
Dans la ville que je nommerai Amour City.

[EDIT du 14/08 : dernier couplet ajouté suite au commentaire de Julien Ribot himself]

Et lorsque vous serez tous près de moi
Je vous garderai pour toujours.
Et même si vous ne le voulez pas
Vous ne pourrez plus vous en aller.
Vous chanterez à tout jamais
Amour City, Amour City…

Julien Ribot, « Amour City »

A découvrir sur l’album « Vega »

J’adore cette chanson de Julien Ribot. Mais elle m’énerve gentiment.

Elle m’énerve car elle est censée nous parler de ville ; et que trouve-t-on, en guise de ville ? Des « animaux sauvages », des « lacs d’eau claire »… Bien sûr, c’est enchanteur. Mais où diable est la ville ? Où sont le béton, l’immeuble, le bitume ? Chacun sait pourtant aujourd’hui qu’une ville faite de « villas végétales » serait un véritable crime écologique. Chacun sait, ou devrait savoir, qu’une ville ne peut s’affranchir de sa nature même de territoire urbain ; et qui dit urbain dit forcément dense, habité, façonné par l’homme. On est loin des « animaux sauvages » et du vert à gogo.

Pourquoi je vous parle de cette chanson ?

D’abord parce que j’adore Julien Ribot, et qu’il me tardait de vous faire découvrir cette « chanson urbaine », après celle de Dominique A évoquée il y a quelques semaines.

Ensuite et surtout parce que ces paroles font directement écho au « mythe positif de la nature accueillante » (évidemment opposé au « mythe négatif de la ville inhumaine ») que décrit Bernard Oudin dans l’ouverture de son « Plaidoyer pour la ville : pour un urbanisme qui réconcilie la ville et la vie » (1972). Malgré certaines saillies que l’on qualifierait aujourd’hui de réactionnaires, le livre propose quelques réflexions intéressantes sur le « rejet » de la ville dans l’inconscient populaire, notamment palpable à travers la production artistique. Je vous invite donc à y jeter un oeil, si vous le trouvez facilement.

[EDIT du 14/08 : texte modifé suite au commentaire de Julien Ribot himself. J’ai toutefois décidé de laisser le texte original, désormais barré, pour ceux qui le souhaiteraient.]

L’exemple de ce « mythe de la nature accueillante » est ici frappant, et j’aime trop la ville pour ne pas m’emporter contre ces naïvetés touchantes mais caricaturales qui participent involontairement au dénigrement de la ville moderne. et Julien Ribot en montre toutes les dérives dans la conclusion de sa chanson : l’utopie de départ se transforme en contre-utopie malsaine. Julien Ribot l’explique lui-même dans un gentil commentaire laissé sous ce billet, que je vous invite à lire ici : « la naïveté volontaire du tableau devient en réalité le piège qui se referme(ra) sur les (futurs) habitants de « Amour City » ». On ne pourrait trouver meilleur exemple des « risques » (le terme est évidemment excessif) de ce fameux mythe verdoyant et au final anti-urbain.

Où sont les textes qui chantent la beauté du béton ? les couleurs irisés d’un trottoir après l’averse ? l’odeur pimentée d’une ruelle-urinoir ou, plus simplement, la tendre grisaille d’une ville dans laquelle on vit, à défaut d’en rêver ?

Note : Evidemment, ce « coup de gueule » est à prendre avec la légèreté d’une « maison en forme de montgolfière », bien que le fond soit sincère et réfléchi. Et puis, de toutes façons, je ne peux décemment pas reprocher à Julien Ribot de se laisser aller à quelques rêveries naïves quand la musique est si jolie :-)

4 commentaires

  • Cher Philippe Gargov,

    Merci pour ce texte sur les villes, et je suis très flatté de cette référence à ma chanson. Je me permets juste une petite remarque. En effet, il manque la fin des paroles dans votre citation, d’où le contresens de vos réflexions.

    « Et lorsque vous serez tous près de moi, je vous garderai pour toujours, et même si vous ne le voulez pas, vous ne pourrez plus vous en aller… Amour City ! Amour City ! Amour City ! ».

    En réalité, cette chanson n’est pas la peinture d’une ville rêvée par un utopiste, mais par le gourou d’une secte imaginaire.
    Dès lors, la naïveté volontaire du tableau devient en réalité le piège qui se referme(ra) sur les (futurs) habitants de « Amour City ».

    Bien à vous, et bonne continuation pour votre blog.

    Julien Ribot

    PS et vive Dominique A ! Et sa magnifique chanson « je suis une ville ».

    • Quel honneur… Merci beaucoup pour ce commentaire forcément éclairé !
      Je rougirais presque comme une fillette si je ne devais pas garder un peu de sérieux (on est quand même sur un blog pro, hé !)

      Pour répondre plus directement à votre message (et tenter, quand même, de sauver la face ^^) :

      – mea culpa. J’ai préféré me concentrer sur les paroles purement « urbaines » pour ne pas noyer le lecteur, mais j’aurais dû mettre la chanson entière. Erreur réparée !

      – effectivement, la conclusion offre un autre regard sur la fameuse utopie d’ »Amour City », mais confirme du même coup la notion de « mythes » évoquée dans mon analyse ! Disons que le discours du « gourou » pourrait représenter les « sectes » (le mot est évidemment trop fort) dénigrant la ville pour vanter la nature, et qui existe aujourd’hui bel et bien dans le paysage socio-politique. Je ne sais pas si je suis très clair… :-) Dans ce cadre, « Amour City » prend une autre dimension, tentant de nous alerter face au « piège » du mythe de la nature sauvage et accueillante !…

      – … ce qui m’oblige du même coup à formuler mes plus plates excuses pour les propos un peu durs tenus en fin de texte (mais que je ne pensais évidemment qu’à moitié, j’espère l’avoir suffisamment fait comprendre ! ^^)

      – en conclusion : je propose d’éditer le texte original en rajoutant votre commentaire, histoire que les lecteurs qui ne liraient pas jusqu’ici puissent en profiter !

      Encore merci pour votre commentaire. Vive Dominique A, Julien Ribot et les autres ménestrels de la ville en musique !

      Philippe

  • Je plussoie tout ce qui a été dit : la chanson de Dominique A, la musique entière de Julien Ribot, et l’hypothèse magique d’une chanson qui parle de la ville et de son odeur quand la pluie vient de tomber.

    En attendant que le possible devienne réel, j’ai ce petit substitut… une chanson de Katerine, Jésus Christ mon amour, que j’adore parce qu’on y sent un désir authentique de réconciliation avec la réalité urbaine, avec les usines, avec les hommes perdus dans le trafic urbain…

    http://www.youtube.com/watch?v=XUudoBtKRSE

    En tout cas, bravo pour le blog. Vous devez avoir vous aussi des pneus sous les pieds comme le super héros de The Authority, Jack Hawksmoor, le « dieu des villes » qui peut communiquer télépathiquement avec les villes rien qu’en les touchant…

    http://www.comicscontinuum.com/stories/0803/10/hawksmoor1c.jpg

    • Merci, merci, définitivement je rougis :-)

      Effectivement, la chanson de Katerine possède un charme indéniable… Merci pour cette découverte !

      Concernant The Autority, j’en avais entendu parler il y a un moment, et ça avait évidemment fait *tilt* dans ma petite tête…
      Problème : mon ultra-maigre connaissance des comics, et ma procrastination légendaire, font que je n’ai toujours pas posé les yeux dessus. Donc impossible de faire un billet correctement construit (comprendre : qui ne soit pas juste un ramassis de wikipedia). Mais j’en parlerai prochainement, c’est certain.

      PS : j’en profite pour rappeler à tout hasard que ce blog aimerait s’envisager comme une plateforme participative, et qu’il est donc totalement ouvert aux contributions extérieures ! ;-)

      Les comics sont l’une des thématiques que j’aimerais traiter davantage (avec les mangas, bizarrement)… Il ne me manque que le temps et les ressources documentaires !
      Le seul billet estampillé « comics » traite de Batman (classique) sous l’angle de la gentrification (moins classique, j’espère) :
      Gotham City : la gentrification est un super-vilain.

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13 août 2010

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