From Hell : la forme d’une ville

Le 20 avril 2015 - Par qui vous parle de , , dans , parmi lesquels , ,

[Ndlr] Pour la seconde fois, nous avons l’honneur d’accueillir la talentueuse plume de Thomas Hajdukowicz (@yllwngg). Lors de son précédent passage, cet invité de choix dressait un portrait authentique et amusant d’une zone commerciale campée dans le fin fond du Maine-et-Loire. Aujourd’hui, Thomas revient à ses premières amours puisque il nous parle de From Hell, célèbre bande-dessinée noire produite au cours des années 1990. La bande dessinée anglo-saxonne constitue en effet l’un de ses plus anciens dada, et donc d’autant mieux établi dans son tableau de chasse pop. Plus de dix ans après sa première lecture du chef d’oeuvre d’Alan Moore et Eddie Campbell, notre conteur s’attaque enfin à cette série – connue et reconnue … cette fois-ci à travers le prisme des imaginaires urbanistiques. On vous laisse découvrir ce Londres historique, subjectif, critiqué, fantasmé… et bien d’autres choses encore.

Sans titre

Il aura fallu plus de dix ans pour qu’Alan Moore et Eddie Campbell accouchent de From Hell. Dix ans au cours desquels le scénariste et le dessinateur auront épluché une bibliographie impressionnante, couvrant des sujets aussi divers que les rites maçonniques, la condition des femmes à l’époque victorienne, l’architecture du Londres baroque, la criminologie (plus particulièrement les tueurs en série), la psychogéographie et, bien évidemment, le mythe (plus que l’histoire, finalement) de Jack l’Eventreur.

Pour résoudre un crime, il faut résoudre une société

Le point de départ de From Hell est une théorie développée par le journaliste et essayiste Stephen Knight dans Jack the Ripper : The Final Solution : les assassinats qui ont terrorisé le quartier de Whitechapel durant la fin de l’été 1888 ont été ordonnés par la couronne britannique (alors posée sur la tête de Victoria), pour couvrir la naissance d’un bébé royal illégitime. Bien que n’adhérant pas à la théorie, Moore aime le concept et s’en sert de postulat pour son histoire. Aussi, plutôt que d’enquêter vainement sur un potentiel suspect tout au long de l’ouvrage, Alan Moore va se servir de sa bande dessinée pour critiquer une société victorienne profondément inégalitaire. S’inspirant en ce sens du roman Un cheval dans la salle de bains de Douglas Adams, l’auteur considère que, pour résoudre un crime, il faut résoudre la société dans laquelle le crime en question a eu lieu.

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Il donne donc vie à un (faux) Jack l’Eventreur tout à fait plausible, Sir William Gull, vrai médecin royal et franc-maçon, qui va voir dans sa mission (royale elle aussi) la possibilité d’effectuer son grand œuvre. A travers les assassinats symboliques des cinq prostituées impliquées dans la conspiration, Gull veut envoyer un message à l’ordre maçonnique (devenu trop mou et indigne de son histoire), aux femmes (qu’il abhorre), à l’empire britannique, et aux générations futures.

Les meurtres de Jack l’Eventreur ont donc un contexte plus large. Un contexte où Londres, par son histoire et son architecture, va jouer un rôle essentiel.

Que te demande le Seigneur ?

Alan Moore avait déjà exploré le potentiel symbolique de la capitale britannique dans V pour Vendetta. En reproduisant le complot des poudres de Guy Fawkes, le personnage de V s’attaquait à l’ordre établi par le gouvernement orwellien du roman graphique : le Parlement et la BT Tower y étaient dynamités. Avec From Hell, il va encore plus loin. Ainsi, l’intégralité du chapitre quatre, intitulé “Que te demande le Seigneur ?” est un voyage au cœur de Londres en 1888. William Gull, accompagné de John Netley, son cocher et partenaire de crime, circulent dans les rues du cœur de l’empire.

Ce chapitre s’ouvre sur un extrait des traités d’architecture de Vitruve. Dans l’extrait, le célèbre architecte romain explique pourquoi écrire sur son art est autrement plus difficile qu’écrire sur l’Histoire ou la poésie : le langage de l’architecture est hermétique, complexe et renferme des secrets, là où décrire l’Histoire consiste à aligner les événements et où la poésie n’est qu’un ensemble esthétique à décrypter. Le ton est donné : l’architecture, et par extension l’urbanisme, ne doivent pas qu’être interprétés par les formes. Car ces formes sont bien plus qu’elles n’y paraissent.

Le langage des pierres parle directement à notre inconscient

Sur la quarantaine de pages que compte le chapitre, Gull raconte l’Histoire de Londres, depuis son antiquité pré-romaine (le règne des Icènes et de Boadicée) à l’époque victorienne. Il crée des liens ésotériques entre les concepteurs égyptiens des pyramides, les constructeurs du Temple de Salomon et les origines druidiques de la capitale de l’Empire Britannique.

Il parle de la reconstruction de Londres après l’incendie de 1666, et comment un architecte, Nicholas Hawksmoor, a refaçonné le visage de la capitale britannique via ses églises, en y cachant des symboles solaires. Il évoque le Londres maçonnique, un Londres qui baptise une place, Northampton Square, en l’honneur d’un marquis inconnu du public mais grand dirigeant maçonnique, alors que bon nombre de grandes figures artistiques n’ont pas le droit à la même distinction.

hawksmoor

Surtout, il parle de la lutte qui a opposé les adorateurs de la Lune à ceux du Soleil, ceux qui préfère les Dianes chasseresses aux dieux solaires. Au fil du voyage, il raconte la guerre de pouvoirs qui a opposé femmes et hommes. Dans son analyse, la révolte des hommes, l’avènement des divinités masculines, des Dieu le Père, n’est que très récent. D’où la nécessité pour Hawksmoor de planter des obélisques et des pyramides partout dans la capitale, pour marquer cette présence.

La balade se termine dans la Cathédrale Saint-Paul, chef d’oeuvre de l’architecte Christopher Wren, maître de Nicholas Hawksmoor. A même le sol, Gull demande à Netley de relier les différents lieux par lesquels ils sont passés. L’alignement de certains éléments amuse le cocher dans un premier temps. Jusqu’à ce qu’il se rende compte que ces différents points de passage forment un sinistre pentagramme, basé le plan de Hawksmoor. Saint-Paul de Londres se trouve en son centre. Il n’en faut pas plus pour retourner l’estomac du pauvre Netley, alors que Gull jubile. Le destin de ces deux personnages est en marche. Les meurtres vont pouvoir commencer.

pentagramme

Une histoire écrite dans la pierre et le sang

Ce chapitre est essentiel dans l’ensemble de From Hell. D’abord parce que la ville que l’on visite est bien le Londres de 1888. Moore a effectué une quantité improbable de recherches pour s’assurer du réalisme historique de son décor. C’est donc tout naturellement qu’il a transmis son abondante documentation à Campbell, qui s’est alors atelé à une reproduction consciencieuse de la capitale britannique sous Victoria. Surtout, le dessinateur, obligé un peu malgré lui de se spécialiser dans le dessin d’architecture, s’applique à représenter le contraste social du XIXe siècle anglais en reproduisant avec le même réalisme le monumentalisme de Hawksmoor et les bas-fonds d’où sont originaires les victimes de William Gull. Plutôt que de se focaliser sur les clichés de la période (becs de gaz, ferronneries), il dépeint la capitale dans son intégralité, pour mieux monter et dénoncer ses aspérités.

réalité

En outre, le chapitre est une belle démonstration de psychogéographie, ce courant situationniste qui se voulait représenter l’opposé de l’urbanisme fonctionnaliste, morne et sans invention. Dans Alan Moore, Une biographie illustrée, de Gary Spencer Millidge, l’auteur déclare :

“J’aime à penser que si mon travail est complexe, c’est parce que nous vivons dans un monde complexe. J’essaie de donner un peu de cohérence à cette complexité. On peut réfléchir à la politique, à l’Histoire, à la mythologie, à l’architecture, au meurtre et à tout le reste, en même temps, et voir comment tout ça est connecté.”

Le début de l’histoire

Et dans ce sens, “Que te demande le Seigneur ?” est surtout le véritable point de départ de From Hell. Du point de vue du scénario d’abord, puisque Gull et son âme damnée, Netley, ont conclu une sorte de pacte via cette visite de Londres. Le premier assassinat se déroulera dans le chapitre suivant.

assassinat_polly

Du point de vue de Moore ensuite, puisque l’auteur annonce le grand oeuvre de Gull ici. Dans le chapitre, Gull raconte brièvement les meurtres de Ratcliff Highway, survenus en 1811. Selon lui, ces assassinats auraient été commandités par les francs-maçons pour mettre sur pied la première force de police organisée à Londres. Dans le même sens, Moore estime que les meurtres de Whitechapel vont accoucher du XXe siècle (référence à Hitler, montée du communisme et du fondamentalisme musulman, premières expérimentations sur ce qui deviendra la bombe nucléaire…).

Enfin, du point de vue du lecteur, ce chapitre est le début de la véritable immersion dans l’Histoire. En reconstituant au fil des quatre premiers chapitres un Londres historique, crédible, réel, Moore et Campbell ne nous laissent aucune échapatoire pour ce qui va suivre. Dans un entretien accordé à Johan Scipion (que l’on retrouve dans Alan Moore, Tisser l’invisible, publié sous la direction de Julien Bétan), l’auteur déclare :

“Dessiné sans fioriture, From Hell ne ressemble ni aux séries B horrifiques ni aux EC Comics. Du coup, lorsque l’horreur éclate, vous êtes contraint de l’accepter de la même façon que vous acceptez toutes les autres scènes, celles où vous voyez des gens qui marchent dans la rue, qui discutent ou boivent un coup au pub. […] Si nous avons déployé tous ces efforts, c’est que nous voulions que From Hell soit authentique. Nous ne voulions pas laisser au lecteur une seule issue, il fallait qu’il lui soit impossible de s’en échapper. Nous voulions que tout soit crédible pour que lorsqu’un événement horrible et incroyable se déroule, il ait autant d’impact émotionnel que s’il se déroulait dans la réalité. Dans From Hell, il n’y a pas de moment où on peut se dire ‘Ca n’a pas pu se passer comme ça’ ou ‘Ce n’est pas vrai’ ou ‘Ce n’est pas le vrai Londres’.”

Gull_XXe

Gull invoquant le XXe s

En définitive, le Londres de From Hell n’a rien de fantasmé. C’est la froide peinture d’une réalité terrifiante. Il aura fallu cinq assassinats atroces pour que nous daignions y jeter un oeil.

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