Genre et transports publics : la guerre des territoires

Le 24 septembre 2013 - Par qui vous parle de , , , , ,

C’est en errant sur Twitter la semaine dernière que nous sommes tombés sur une énième conversation lancée par la blogueuse étiquetée “féministe” (ce n’est pas son unique engagement), Mar_Lard. Les débats auxquels elle participe sur les réseaux sociaux soulèvent bien souvent des questions piquantes de discrimination. Cette fois, la discussion abordait plus ou moins directement un bouquet de thèmes qui nous sont chers tels que la place des femmes dans l’espace public, et plus précisément les incivilités teintées de machisme.

La polémique est partie de remarques sur les codes sociaux sexistes attribués à certains gestes du quotidien : les femmes se tiennent les jambes croisées, les hommes les jambes écartées. Pour faire simple, un homme croisant les jambes est catalogué “efféminé” depuis la petite école ; une femme se tenant les jambes écartées est jugée ou bien “masculine” (vulgaire) ou bien “aguicheuse” (surtout si elle porte une jupe)… Les messages qui s’en sont suivis ont alors pointé du doigt une question qui nous concerne plus directement : celle des incivilités dans les transports publics. [Voir une sélection de tweets ici]

parodie-de-la-publicite-ratp

“Your balls are not that big”

Les articles et blogs dénonçant l’attitude “machiste” de certains voyageurs ne manquent pas sur la Toile ! En effet, une poignée de Tumblr affiche ça et  des photos, prises sur le vif, de personnes d’obédience masculine se tenant les pattes un peu trop desserrées pour ne pas gêner leur voisin de trajet en métro. Ce phénomène porte même un nom sur les Internets : le fameux Urban Dictionary –  “l’autorité non officielle des définitions des mots argotiques sur internet” – l’a baptisé “Man spread” (littéralement “étalement masculin”, voire “colonisation phallocrate”…). Et sa définition est bien précise :

“Where a dude sits down on a chair and spreads out his legs to make a V shape with them.” [ndlr : Lorsqu’un mec s’assoit en étalant ses jambes avec la forme d’un V.]

 

Man spread

Ainsi, les critiques acerbes de cette attitude à la fois sans gêne et “conquérante” – souvent propre à la gente masculine – pullulent. Tandis qu’une blogueuse pense que la lutte contre cet usage devrait à terme se concrétiser par une loi [voir en 15ème position de la liste], un mouvement féministe suédois invite les internautes à poster, sur un blog dédié, des images inculpant ces couillus assis de façon trop laxiste.

Transports publics VS “Space Invaders”

Au-delà de la dimension sexiste – présentée en introduction – de cette forme de colonisation de l’espace public, le phénomène du “Man spread” s’inscrit inévitablement dans la traque contemporaine des “incivilités” vécues par tous dans les transports publics. Cette course à la bonne conduite est ainsi devenue un leitmotiv du discours des géants de la mobilité, et de notre société si moderne. La RATP a d’ailleurs créé un Observatoire dédié, recensant des comportements aussi délictuels que :

“ne pas valider son ticket ou pass Navigo, monter dans le bus ou le métro sans attendre que les gens en descendent, sauter au-dessus des tourniquets, parler fort au téléphone, bousculer quelqu’un sans s’excuser, laisser son journal sur son siège, passer avec un autre voyageur au tourniquet sans le lui demander, rester assis sur son strapontin malgré l’affluence,rester à l’arrêt sur un escalator et gêner la circulation, et enfin manger” [Voir sur le site de RMC.]

Affiche Tokyo

Une publicité tokyoïte institutionnalise la querelle contre le phénomène du “Man Spread” avec humour

Que les institutions de transport pointent du doigt impolitesses et fraude, on peut le comprendre. Mais la réappropriation de ce discours par les habitants n’est-elle pas plus gênante ? De notre point de vue, s’écrouler un peu saoul sur un strapontin après une soirée arrosée, ou y avaler en vitesse une barquette de frites pour ne pas s’évanouir pendant sa séance de sport, ne constituent pas franchement les fléaux de la société actuelle. Les petites gênes occasionnées par “les autres” feront toujours partie de l’essence même d’un espace partagé. Et nous ne croyons guère que tout espace public puisse un jour ressembler au lieu idyllique et aseptisé dont rêvent certains.

Eradiquer la ville sexiste

Ces questions d’incivilités, couplées aux engagements féministes contre une “société testiculaire”, amènent forcément à s’interroger sur la place des femmes dans l’espace public. L’inscription de la domination masculine, en tant que paradigme sociétal fondamental, ne se ressent donc pas qu’à travers les carrières professionnelles, les produits de consommation et le marketing qui va avec… En effet, les lieux aussi sont teintés de sexisme, comme le rappelle Rodrigo Vidal Rojas dans une excellente analyse :

“Le symbole phallique, premier élément de structuration spatiale du territoire traduit la domination de l’homme sur la femme et sur la mère-terre; c’est le phallocentrisme ou la primauté du mâle.”

Ces réflexions ne sont ni nouvelles ni isolées, puisque de plus en plus d’urbanistes et de sociologues prônent l’intégration de l’égalité des sexes dans la construction de la ville. Reste à savoir à quoi ressemblerait une ville au féminin du point de vue de ses bâtisseurs actuels. D’un côté, voir disparaître les symboles phalliques que sont les tours d’un quartier des affaires au profit d’une prolifération de “gratte-terres” relèverait d’une moindre ambition.

Extrait du blog "Paye ta shnek"

Extrait du blog « Paye Ta Shnek », recensant des « tentatives de séduction en milieu urbain »

De l’autre, “peindre les rues en rose” – comme ironisait la journaliste Clare Foran – serait extrêmement navrant… Et pourtant cette mauvaise blague survole plus que jamais les actualités, aussi ridicule que cela puisse paraître. Voilà un exemple qui en dit long sur les caricatures qui sclérosent encore le débat “genre et territoire” : non, faire la ville pour les femmes ne signifie pas fluidifier leur déplacement de la cuisine à la crèche… Après avoir passé des siècles à penser la ville par et pour les hommes, la tendance est aujourd’hui de faire la ville pour les femmes à grands renforts de clichés sexistes. En attendant d’en finir une bonne fois pour toutes avec les multiples inégalités qui rongent encore notre société proprette, donnons aux femmes ce pouvoir urbanistique si chèrement protégé par la gente masculine.

10 commentaires

  • Bonjour,

    En observant furtivement les gens dans le métro, on peut se rendre compte de deux comportements qui me font penser à ce qui est exposer dans l’article :

    1 – peut-on considérer que cette technique de « colonisation » de l’espace public, en particulier roulant, est possible, non pas assis mais debout ?
    Du genre : sac à dos rempli sur les épaules, monsieur prend appui contre la porte avec. Jambes bien écartées, mains dans les poches, pieds bien en avant. Et quand le métro se rempli, c’est tout juste si cette même personne bouge un doigt de pied.

    2 – peut-on considérer la même chose pour la technique du « sac à main à bout de bras » ?
    Pas le petit sac à main. Le gros, bien volumineux, aux angles fourbes que ces dames portent, au risque d’une scoliose parfois, à bout de bras. Même pas fichues de le prendre à la main pour permettre aux personnes qui montent d’avoir un minimum d’espace.

    Cordialement

  • Cet article est assez contrariant, dans la mesure où il part d’un constat juste : les hommes occupent abusivement l’espace public, au détriment des femmes, pour dériver vers d’autres considérations plus discutables.

    Par exemple ne pas valider son ticket n’emmerde pas les autres passagers. Si c’est une question politique, elle est peut-être davantage à mettre en relation avec la question de la gratuité des transports en commun, ou leur prix, ou le flicage imposé aux usagers qui optent pour un abonnement (la société de transport n’a pas besoin de mon identité pour me transporter, pourquoi devrais-je renoncer à mon anonymat envers elle dès que je ne paie pas mes tickets à l’unité ?).

    De même, si construit des immeubles phalliquement verticaux c’est pour gagner de la place.

    S’étaler ou s’allonger dans un transport en commun ne dérange personne s’il y a la place pour le faire, ça n’a pas les mêmes conséquences que s’étaler au détriment d’autrui. Pourtant le blog suédois semble mettre les deux sur le même plan.

    Et la conclusion part du principe que les valeurs considérées féminines sont forcément plus acceptables et qu’il est nécessaire de les valoriser pour construire une « meilleure société ». Je ne vois pas pourquoi il faudrait partir de ce principe. Formulé autrement : je ne vois pas pourquoi les femmes ne resquilleraient pas, ou ne s’étaleraient pas quand la faible fréquentation des transports le permet. En fait, j’ai le sentiment qu’il y a une récupération, par les institutions, par l’état, de la colère légitime des féministes et des femmes oppressées dans les transports, afin de policer un peu plus la société. De nous vendre un peu plus de surveillance, de panoptique, de flicage, sous des prétextes d’égalité. De remplacer le rapport de force – certes inacceptable – hommes opprimant les femmes, par un rapport de force où des institutions masculinisées dictent leurs lois à une population mixte qui doit s’aligner sur les valeurs et le comportement féminin.
    Je ferais même un lien avec le constat suivant : la majorité des personnes en prison, et plus généralement ayant affaire à la justice, sont des hommes. Et pour l’instant, la seule analyse féministe que j’ai vue à ce sujet c’est une critique des comportements masculins asociaux. Comme si les institutions justice, police, législateurs, ne sauraient être remises en cause. Comme s’il était impensable que certaines entorses à la loi puissent nous inviter, non pas à critiquer celui qui les commet, mais l’existence de certaines lois. Pourquoi les femmes ne pourraient pas s’approprier l’attitude, pour l’instant typiquement masculine, qui consiste à dire merde à l’autorité ? Pourquoi forcément toute la société devrait se passiver, se « féminiser » face à un pouvoir qui resterait le seul incarnant l’autorité et la masculinité ?

  • J’ai tellement aimé que j’ai partagé dans mon article qui traite du même thème : http://biopascher.wordpress.com/2013/10/10/une-fille-qui-se-tient-voute-cest-pas-joli/

    Merci pour cet article super complet et rempli de liens :-)

    • Bonsoir à tous, merci pour vos réactions enrichissantes :)

      @louve_s En effet, de notre point de vue, beaucoup d’attitudes peuvent être vécues comme des « violations territoriales » (Goffman 1973, cité dans l’excellent article paru hier sur Métropolitiques : Comment supporte-t-on les rames bondées ?) dans les espaces « publics » (justement…) ce n’est donc pas propre au grand méchant Mâle. « Il y a des cons partout », et puis à chacun ses limites et ses acceptations. Ensuite, il faut savoir vivre avec les autres et l’institutionnalisation de la chasse contre les incivilités, on trouve ça un peu limite. Simplement, le phénomène du « man spread » que l’on évoque nous a interpellé car 1) Il est particulièrement ancré dans un usage genré 2) Parce qu’il porte un nom, et que ses détracteurs se font de plus en plus connaître…

      @Grunt Nous sommes tout désolés de vous avoir contrarié. Pour répondre à vos affirmations : je (Margot, et non plus [pop-up],urbain) pense sincèrement que la fraude est jugée négativement par de nombreux voyageurs, et c’est bien dommage. J’ai plusieurs fois assisté à certaines scènes où des gens faisaient bien savoir au fraudeur en question que cette pratique n’était pas acceptable et qu’au lieu de sauter le tourniquet, « il pourrait aller chercher du boulot »… Et je suis bien d’accord avec vous, cette question de la fraude doit avant tout être remise dans le contexte plus large de la tarification des transports (ainsi que dans un contexte sociétal, économique plus large)… Mais ce n’était ni le ton ni le sujet de l’article. Un billet écrit par mes soins vient justement d’être publié aujourd’hui sur le thème du besoin croissant de renouveler le modèle économique de la mobilité collective… Si cela vous intéresse : http://www.demainlaville.com/renouveler-les-transports-publics-intelligences-economiques/
      Sur la question des verticalités urbaines, l’évocation de leur (pseudo) dimension phallique relevait plus de la plaisanterie qu’autre chose, même si le symbole peut être médité. Evidemment, la densification des villes ne se trouve pas en reste de la construction croissante de nos tours & gratte-ciels… Une fois encore ce n’était pas vraiment le coeur du sujet. En revanche notre blog regorge d’articles s’interrogeant sur l’avenir de nos villes, de plus en plus « hautes ». A mon sens, certaines villes ou quartiers de gratte-ciels grandiloquents ne sont pas toujours de simples exemples de bonnes solutions au problème démographique : la manifestation d’un certain pouvoir y est souvent inhérente. La créativité de certains urbanistes et architectes sert au moins à essayer de chercher d’autres modèles (pour le meilleur et pour le pire). Par exemple : l’idée du gratte-terre émerge, et il a le mérite – simple – de stimuler d’autres imaginaires.
      Pour ce qui est de la question d’une ville « féminine », je ne pense pas qu’elle serait plus douce, ou « mieux »… L’idée était simplement de souhaiter d’autres paradigmes d’aménagement et de gouvernance. Souhaiter d’autres modèles stimule notre métier, lié à la prospective. Aspirer au vécu d’un espace et d’une société plus « neutre » (et non féminin ou masculin) – et moins autoritaire nous sommes d’accord – reste à mon sens une utopie intéressante, applicable ou non.

      @sabrina Merci beaucoup pour les compliments, l’intégration de notre lien dans votre excellent article, et la découverte de votre blog !

      • @grunt, @margot : Cette justification généralisée de la fraude est très française, et je dois le dire, je la trouve proprement hallucinante. Nous avons, en région parisienne en tous cas, un des prix des transports publics les plus faibles des pays comparables. Il faut bien voir que tout billet non payé est un manque à gagner qui doit être compensé par quelqu’un d’autre… Le fait de resquiller n’est qu’un manque de respect pour la société dans son ensemble.

  • Ptin c’est effarant de voir que certaines féministes deviennent aussi stigmatisantes que ce qu’elle répugniait…

    Je suis bien loin de certaines photos du tumblr qui sont abusés, mais d’autres sont abusives. Je passe sur le côté délation, visage découvert, etc.

    Il faut savoir que le tram que j’utilise (à Bordeaux) est une véritable plaie : je fais 1m92, de grandes jambes. J’ai beau m’asseoir au fond, serrer les jambes, les fesses et le reste, les gens me lancent des regards assassins.

    Quand il n’y a personne (comme souvent sur le Tumblr), je prends un peu plus d’aise, et je déborde sur la place d’à côté-d’en face (si ce n’est pas bondé).

    Peut-être (c’est une théorie, je sais que le dialogue c’est plus trop la mode), vous avez eu idée, plutôt que de les prendre en photo, je sais pas, moi… de leur dire?

  • Être une femme et écarter les jambes dans les transports en commun. C’est comme être une femme et manger une banane dans la rue. Les réactions masculines sont tout fait dégueulasses, parfois très explicites (« t’aimes ça hein? ») .
    Alors, oui, bien joli tout ça, faites comme nous, oui, à condition d’être assez costaud pour pas de laisser abattre par les remarques obscènes de tous ces messieurs. C’est pas le cas de toutes, surtout lorsqu’on subit plus de dizaines d’agressions à la journée.
    A la plage, je fais comme les hommes, je me mets torse nu, c’est bien le seul endroit où je ne me fais pas traiter 10 fois de salope, seulement une.

  • @ Grunt
    « Je ferais même un lien avec le constat suivant : la majorité des personnes en prison, et plus généralement ayant affaire à la justice, sont des hommes. Et pour l’instant, la seule analyse féministe que j’ai vue à ce sujet c’est une critique des comportements masculins asociaux. Comme si les institutions justice, police, législateurs, ne sauraient être remises en cause. Comme s’il était impensable que certaines entorses à la loi puissent nous inviter, non pas à critiquer celui qui les commet, mais l’existence de certaines lois. Pourquoi les femmes ne pourraient pas s’approprier l’attitude, pour l’instant typiquement masculine, qui consiste à dire merde à l’autorité ? Pourquoi forcément toute la société devrait se passiver, se « féminiser » face à un pouvoir qui resterait le seul incarnant l’autorité et la masculinité ? »
    Donc, si j’ai bien compris, se rebeller c’est typiquement et uniquement masculin, ne pas réagir, c’est féminin. Je suis sûre qu’Olympe de Gouges, Aung San Suu Kkyi ou Malala Yousafzai apprécieraient.

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