KUBIKOPEDIA : quelle architecture à l’heure du « Siècle des Lumières numériques » ?

Le 1 septembre 2010 - Par qui vous parle de , ,

« Les architectes serviront-ils encore à quelque chose dans la ville numérique ? » : c’est avec cette interpellation que j’ouvrais en février dernier un billet consacré à l’épineux sujet de l’architecture à l’heure du numérique omniprésent : Ecrans, ravalement de façades.

Smartphones, écrans, iPad et compagnie : nous y sommes jusqu’au cou, dans cette foutue ville numérique ! Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la réponse d’une majorité d’architectes se fait encore assez timide, voire presque critiquable lorsque l’on regarde certains projets dits « d’avenir » (i.e. le Grand Paris). Mais ils ne sont pas les seuls, au grand dam des utopistes du numérique qui voudraient voir de vraies ambitions humanistes accompagner l’émergence de ces technologies (cf. La réalité augmentée, un fantasme de vieux cons ?).

C’est pour pallier ce mutisme relatif que deux amis étudiants en architecture (Thomas PEREZ et Nicolas RUIZ GONZALEZ) et moi-même (Philippe GARGOV, donc) avons décidé de participer au concours Allplan Campus, organisé par l’éditeur de logiciels d’architecture Nemetschek. La consigne de départ était « d’imaginer le pavillon de la France de la prochaine Exposition Universelle de Milan en 2015 ». Notre proposition, intitulée KUBIKOPEDIA (explications ci-dessous), a finalement obtenu la Mention spéciale du Jury \o/

Notre réponse reprend des analyses partagées entre nous depuis quelques temps sur l’avenir de l’architecture, et dont j’avais proposé une perspective dans le billet Ecrans, ravalement de façades. Comme vous pourrez le constater, le projet KUBIKOPEDIA s’inscrit pleinement dans cette lignée :

« Quels sont horizons urbanistiques et architecturaux qui se dessinent derrière [cette idée] ? Peut-être ceux d’une architecture atonale et effacée voire absente – qui ne se passerait pas pour autant des architectes, est-il besoin de le rappeler ? -, dont les façades ne seraient que les supports vierges d’un contenu sans cesse réactualisé. »

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Retrouvez ci-dessous notre réponse en format « billet de blog », reprenant donc les principaux textes et images proposés. Pour ceux qui souhaiteraient voir le produit final dans son écrin d’origine : la plaquette est téléchargeable ici. Si vous avez la moindre question ou remarque sur le projet, n’hésitez pas à laisser un commentaire ci-dessous ou à nous envoyer un mail : philippe.gargov@gmail.com

Plutôt que de prendre pour point de départ le bâtiment lui-même, nous avons choisi de partir d’un postulat évident : on ne pourra définitivement pas parler d’architecture sans parler technologies en 2015. Toutefois :

Qu’attendre des technologies numériques à l’horizon 2015 ? Certains ont d’ores et déjà laissé le numérique aux mains du marketing, abandonnant du même coup son ambition première : favoriser l’accessibilité du plus grand nombre au savoir et aux connaissances du monde. Le projet KUBIKOPEDIA affirme la nécessité d’autres perspectives qui guident l’émergence attendues des technologies de l’everyware – l’informatique ambiante -, dont la réalité augmentée est l’un des principaux avatars.

Les technologies de réalité augmentée, qui greffent à l’environnement physique divers objets virtuels ou informationnels, transforment le monde en écran sur lequel projeter les connaissances du monde. L’espace physique devient ainsi l’intermédiaire de l’accessibilité de tous au savoir, par le truchement du mobile et de la réalité augmentée. Ce paradigme aujourd’hui balbutiant fera partie du quotidien à l’horizon 2015, grâce à l’inévitable démocratisation des smartphones et autres écrans personnels. Il est primordial que ces technologies participent à la révolution de la connaissance qu’elles ont abandonné il y a quelques décennies.

Dès lors :

KUBIKOPEDIA s’envisage comme une profession de foi. Foi dans les technologies numériques au service d’un Humanisme perdu dans les désillusions du XXe siècle ; foi aussi dans une architecture assumant sa responsabilité structurante dans une société en panne de repères.

KUBIKOPEDIA inaugure le Siècle des Lumières numériques : une vision volontariste du monde de demain, portée par l’héritage humaniste des Lumières qui définit la France contemporaine.

KUBIKOPEDIA est le testimonial de ce Siècle des Lumières numériques, de même que l’Encyclopédie avait été celui du XVIIIe. Ainsi, KUBIKOPEDIA est à la réalité augmentée ce que l’Encyclopédie est à l’imprimerie.

C’est à partir de cette « profession de foi » que nous avons imaginé notre pavillon : un cube blanc, comme tombé du ciel :

Un cube blanc pour seul bâti : le projet prend la forme d’une provocation face aux questionnements de l’architecture moderne. Quel doit-être le rôle de l’architecture dans le paradigme de l’informatique ambiante ? La réponse tient dans l’affirmation d’une certaine responsabilité, qui fait de l’architecture l’intermédiaire indispensable des interactions entre l’individu, le lieu et l’hyperlieu (le lieu communiquant, le terme faisant directement écho à l’hypertexte de l’Internet).

Le cube blanc de KUBIKOPEDIA se propose comme Manifeste en faveur de cette architecture volontariste et forcément décomplexée. Elle fait le constat d’un nouveau paradigme numérique mais, loin de lui tourner le dos, en assume les conséquences et les mutations que cela implique. Il en résulte une abstraction relative. Car l’abstinence du décorum fait écho à la profusion de l’architecture virtuelle dont le cube n’est pas seulement le support, mais aussi le mètre-étalon. Ce faisant, le cube devient l’élément central de l’appropriation du lieu par le visiteur.

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Le concept :

Sur l’écran du mobile s’animent différents avatars du patrimoine culturel français, transformant un cube ici en fauteuil Louis XVI, là en tableau de Picasso. Chaque surface ou ouverture s’envisage alors comme la page d’une encyclopédie. Le virtuel donne ainsi sens à l’épuration architecturale de KUBIKOPEDIA.

La structure du lieu n’est toutefois pas sans conséquences sur les formes virtuelles qui se dessinent, la structure des cubes, leur empilement ou leur localisation indiquant aux visiteurs leur finalité : un élément de mobilier, un oeuvre d’art, etc. Sans déterminisme néanmoins, puisque les visiteurs pourront recomposer à l’envie ces structures internes pour faire, qui sait, d’un urinoir lambda un oeuvre d’art majeure en la positionnant sur un socle dédié. Ce faisant, l’encyclopédie définie par l’architecture de KUBIKOPEDIA devient collaborative. Le savoir se veut ludique, évolutif.

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Le projet KUBIKOPEDIA aborde ainsi deux problématiques relatives à notre perception de l’espace via le truchement des technologies :

KUBIKOPEDIA, échantillon d’espace public

L’espace du cube offre aux visiteurs la possibilité de gouverner la morphologie de l’espace perçu. Ce faisant, KUBIKOPEDIA redonne au cyberespace son sens étymologique originel – du grec KUBERNAN, gouverner. KUBIKOPEDIA interroge ainsi l’espace comme lieu de la coexistence et de la gouvernance. Le cube devient le laboratoire d’une certaine vision française de l’espace inter-actif : espace inter-relationnel, miroir de la mixité sociale et du brassage culturelle ; espace pro-actif, reflet de l’intégration des citoyens dans la destinée d’un lieu.

KUBIKOPEDIA ou l’espace virtuel-réel

La dichotomie du réel et du virtuel a-t-elle encore un sens dans le paradigme numérique ? Nombreux sont ceux qui n’envisagent l’espace virtuel que comme une simple surcouche d’informations complétant l’espace physique du réel. Insuffisant : rien n’est dit des hybridations croissantes qui feront la ville communicante de 2015. Le dédoublement du réel ne fait pas son augmentation, comme cela est envisagé dans la réalité augmentée de 2010. Il s’agit alors de reconsidérer l’intégration du virtuel dans le réel. KUBIKOPEDIA donne corps à cette lecture volontariste de l’environnement numérique ubiquitaire. La morphologie n’existe que par et pour l’espace virtualisé. L’architecture assume, par son abstraction, son rôle dans la configuration évolutive et humaniste de l’espace.

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Note : pop-up urbain n’est pas qu’un blog. C’est aussi un collectif de potes venus d’horizons disciplinaires différents (architecture, urbanisme, histoire de l’art, marketing…), réunis autour d’une volonté commune de penser la ville autrement. KUBIKOPEDIA est le premier projet sorti de nos charmantes petites têtes blondes, mais il y en aura d’autres, soyez-en sûrs ! Vous pourrez les retrouver sur la page Projets de ce site :-)

PS : remerciements à Bruno Marzloff et l’équipe du Groupe Chronos pour leurs enseignements sur ces sujets passionnants. Remerciements aussi à Fabien Cleenewerk qui nous a inspiré cette belle ambition qu’est le « Siècle des Lumières numériques » (ainsi qu’à Bill Thomson retranscrit par InternetActu, lors de Lift 09).


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