Sex-shops : quelle place pour nos échoppes obscènes ?

Le 17 février 2014 - Par qui vous parle de , , , ,

Il est souvent question de sexualité urbaine dans nos colonnes. Cette passion nous amène à nous interroger sur certains référents emblématiques de la question… parmi lesquels les sex-shops, ces boutiques typiquement urbaines aux néons flashy et aux vitrines tout en froufrous. Ceux-ci sont en effet les porte-drapeaux du cul « toléré » en ville, si l’on excepte quelques publicités sexy(ste)s et autres couvertures de magazines de charme visibles sur les kiosques.

De fait, les sex-shops occupent une place particulière dans l’espace si policé de la cité, ce qui n’est pas sans poser de questions sur un sujet évidemment glissant. Alors que l’on observe un certain retour de la morale dans nos sociétés, voire de la pudibonderie, les sex-shops représentent ainsi les oasis d’une friponnerie presque anachronique. Avec quelles conséquences urbanistiques, notamment par rapport aux enfants et aux parents apeurés ?

L’implantation par-ci par-là de ces commerces polissons s’est généralisée dans la majorité des villes françaises à partir des années 1970, décennie de la libération sexuelle oblige. Près d’un demi siècle plus tard, tout le monde s’accorde à dire que ces enseignes voluptueuses appartiennent pleinement aux paysages urbains que l’on côtoie. En creusant un peu ce vernis rosé, on s’aperçoit toutefois de quelques mutations significatives.

Depuis quelques années, on aura surtout remarqué que les sex-shops se divisent en deux types : les boutiques traditionnelles que l’on trouvera dans les quartiers dédiés, anciens et pionniers ; et leurs petits frères, ces magasins qui tentent de redonner un peu de « glam » aux accessoires érotiques en leur collant des formes hébétées de canetons flottants. Tandis que les premiers ont tendance à laisser leurs devantures vieillir (plutôt mal), les seconds soignent l’esthétique du produit comme on se raffinerait pour un premier rendez-vous.

Derrière ces évolutions, se pose évidemment la question de l’affichage ostensible et cru de la sexualité dans l’espace public. Car malgré cette hype émergente du sex toy, et le rapport décomplexé qu’entretient de plus en plus une partie des nouvelles générations face aux sexualités et  leurs sous-cultures, la situation n’est pas forcément des plus apaisées entre les sex-shops et les rues qui les accueillent… Dans ce contexte, quelle place les villes accordent-elles (et devraient-elles accorder) à  ces lieux de chalandise olé-olé ?

Les marchands du sexe sur la ville

Dans l’espace urbain conventionnel, il semble que l’on ait associé échoppes érotiques à un « mode de ville » quelque peu débauché, ou reflétant une certaine pauvreté ambiante. Aujourd’hui encore, une aura malfamée notoire colle à la peau de la rue Saint-Denis, du quartier Pigalle (pour les exemples parisiens les plus évidents), du Red Light District amstellodamois ou encore de Kabukicho pour les plus tokyoïtes.

A l’inverse, la multiplication de quelques uns de ces lovestores bobo-chic dans des espaces plus « réputés », comme le quartier du Pont Neuf à Paris, incarne une évolution non négligeable des mentalités urbanistiques et sociales que les villes ont pu appréhender depuis un certain temps. Cependant cette prolifération modeste est évidemment contrôlée de façon assez stricte par les grandes lois de la gouvernance urbaine. Ainsi, des affaires diverses viennent régulièrement nous rappeler ces règles qui arbitrent fermement le rapport moral entre le paysage urbain et ses riverains.

Quand la ville susurre sa censure

Pour exemple, nous rappelions récemment une anecdote assez significative, datant d’il y a deux ans déjà : celle d’une action judiciaire portée devant le tribunal correctionnel de Paris pour déterminer si la vente d’accessoires sexuels à moins de 200 mètres d’une école violait ou non la loi française. En effet la loi en application assigne aux objets « pornographiques » une interdiction littérale à proximité des « établissements d’enseignement ». La question était donc d’établir si les sex-toys d’un lovestore coquet devaient être considérés comme des objets érotiques et donc autorisés à cette distance, ou bien s’ils appartenaient à la catégorie plus grossière susmentionnée…

Plus potache et plus surprenant, une autre affaire a secoué une poignée de parents d’élèves il y a quatre ans de cela, en Italie. La marque Erotic Dreams avait en effet eu la bonne idée de placarder une publicité pour sa boutique cochonne à l’arrière d’un bus scolaire… Les parents les plus furieux n’ont alors pas hésité à s’insurger, allant même jusqu’à boycotter le moyen de transport en question jusqu’au retrait de l’affiche promotionnelle considérée comme vicieuse.

Sex-shops & Gomorrhe

Le principal frein pour que l’espace public accueille à bras ouverts ces enseignes impudiques s’incarne donc sans surprise dans le canonique tabou que représente l’évocation d’une affinité entre enfance et sphère charnelle. Ainsi, comme l’exprime le sociologue Baptiste Coulmont, auteur avec Irene Roca Ortiz de l’ouvrage de Sex shops : une histoire françaiseparu en 2007 :

“En dépit d’une banalisation de la sexualité, persiste encore aujourd’hui le symbole de l’ancien ordre sexuel. Même si l’outrage aux bonnes moeurs est abandonné, les opposants s’appuient sur une nouvelle architecture juridique plaçant la protection des enfants au centre du dispositif.”

(Voir le compte-rendu de l’ouvrage : ici)

A l’évidence, ces controverses interrogent surtout sur l’épineuse question de la censure dans l’espace public. D’un certain point de vue, et comme le souligne l’avocat du gérant de la boutique susmentionnée, la vente de sex toys est autorisée et peut être considérée comme une « évolution de la société« .

Dès lors, quel danger réel existe-il dans l’installation limitrophe d’une boutique de « jouets sexuels » et d’une école ? L’implantation d’un fast food ou d’un marchand de bonbons – ciblant indéniablement une clientèle jeune, contrairement au commerce érotique – n’est-elle pas tangiblement plus néfaste à deux pas d’un établissement scolaire ?

D’un côté : des lieux interdits aux mineurs dont la « dangerosité » infantile ne s’appuie que sur les spéculations de la nature perverse et a priori déplorable des personnes fréquentant ces espaces commerciaux. De l’autre : des lieux tout publics, populaires, aux produits pouvant être nocifs pour la santé de ses (très) nombreux consommateurs…

Jean-Pierre Marielle :

« Quand on est entré dans votre sex-shop, on se disait : pour tenir un sex-shop, ça doit être un vicelard terrible »

(Extrait du film Sex-shop de Claude Berri, 1972)

Ces remarques permettent de poser la question (ouverte) suivante : protège-t-on les enfants de la bonne manière ? Mettre en garde et éloigner nos petites têtes blondes des agressions pédophiles est une priorité sociale évidente. Il est en revanche absolument arbitraire de bannir les échoppes affriolantes dans des zones de vie non quotidienne.

Laisser entendre qu’un danger règne autour de ces lieux spécifiques pour la simple raison qu’ils écoulent des produits destinés au plaisir corporel se fonde sur un stéréotype moral des plus obsolètes. Il est donc triste de constater que les gouvernances urbaines contemporaines ont les mains liées dans la composition plus ou moins éthique de leur territoire, et verrouillent ses convivialités de façons partiale et artificielle.

De l’autorité des commerces sur le pouls de la ville

Globalement, ce rapport complexe aux points de vente coquins permet de comprendre le rôle parfois sous-estimé des infrastructures commerciales dans notre façon d’organiser, de gérer, d’appréhender nos modes de vie.

Et c’est notamment au moment d’emménager dans un lieu que les regards des futurs habitants sont portés sur ces équipements commerciaux et culturels. Ainsi, en plus de leurs primordiales fonctions (enseignement, distribution, convivialité, sécurité, desserte etc.), l’évaluation de ces installations relativement pérennes par les citadins est complexe, multiple, et profondément subjective (en précisant que l’appartenance sociale domine le caractère individuel de cette subjectivité).

Cartographie culturelle de Paris : les ambiances du Paris-Métropoles, étude réalisée par le cabinet Kamisphère pour le projet « Paris 2030 »

Ainsi, c’est principalement les imaginaires culturels (et leurs porte-monnaies associés) qui définiront le choix des nouveaux logeurs. L’étude cartographique ci-dessus fut réalisée en 2012 dans le cadre du projet de métropolisation de la capitale française. Son équipe de recherche visait alors à « renforcer les politiques d’équipements culturels par des politiques de valorisation des ambiances urbaines ». Pour cela, elle s’est alors intéressée à la « compréhension des ambiances urbaines dans leurs rapports quotidiens avec les infrastructures ».

Comme l’explique Adèle Raby dans son mémoire de géographie, réalisé en amont de l’étude susmentionnée :

« Le concept d’ambiance urbaine est défini par Pascal Amphoux, architecte et géographe, comme « une notion transversale et interdisciplinaire désignant une situation d’interaction sensible (sensorielle et signifiante) entre le réel (architecturel ou urbain) et sa représentation (technique, sociale et/ou esthétique). […] Etant au croisement de la vision subjective et des phénomènes physiques, une ambiance s’inscrit dans un contexte socioculturel particulier. […]

Les ambiances urbaines sont à la ville ce que la scène est au théâtre. Cependant, sans les acteurs des scènes quotidiennes, les ambiances ne peuvent pas évoluer, voire exister. On qualifiera d’ailleurs les quartiers exclusivement résidentiels ou les zones industrielles dépourvues de leurs travailleurs de « lieux sans vie », « de trou » ou encore de « lieux morts». »

Voir : « Localisation commerciale et ambiances urbaines : analyse spatiale en Île-de-France », 2010, p.39-40.

Dans cette perspective, les sex-shops jouent évidemment un rôle particulier dans la définition de « l’ambiance » ressentie par les différentes populations dans les espaces équipés.

L’ambiance est bonne dans mon ghetto

Que l’on évolue dans sa ville résidence ou dans une ville à explorer, tout le monde est à la recherche de ces fameuses « ambiances » urbaines. Une première strate d’ambiance est souvent propre à une ville dans son ensemble, avant de s’émietter en une multitude d’atmosphères : à l’échelle d’un quartier, d’une ruelle ou encore selon l’heure à laquelle se déroulera la balade…

Attention cependant à ne pas trop se risquer à influencer l’atmosphère des quartiers, au péril de transformer nos villes en parcelles d’environnements ghettoisées. Premièrement la sur-définition de l’atmosphère d’un lieu peut, à terme, être ennuyeuse et stigmatisante pour ses habitants. Cet aspect peut d’autre part devenir contraignant pour différentes raisons.

La concentration d’équipements très spécialisés dans des lieux dédiés entraînera en effet la polarisation socio-spatiale de certains quartiers, provoquant dès lors le résultat inverse de l’intouchable idéal de mixité urbaine. Si par certains aspects, cette sacrosainte mixité rimera avec gentification, elle peut également avoir de réels intérêts :  en terme de convivialités, d’interactions sociales, ou encore d’enrichissement des lieux. En effet, le principe de dérive urbaine, cher aux situationnistes, n’est-il pas mille fois plus agréable dans un paysage diversifié, magnifié par les découvertes spontanées d’infrastructures décalées ?

Enfin, ce phénomène devient préoccupant lorsque les lieux habitables se voient littéralement dictés par un ensemble de conditions profondément contraignantes et parfois antinomiques (prix du foncier / infrastructures recherchées). De ce point de vue, de jeunes parents hésiteront sans doute à s’installer dans un quartier chaud tel que Pigalle.

D’une part pour éviter à leurs enfants d’enchaîner le déferlement d’étalages suggestifs sur le chemin de l’école ; et d’autre part pour une raison qui suit la logique législative susmentionnée : l’absence probable d’établissements scolaires si ce critère est appliqué arbitrairement… Pourtant, les avantages (prix de l’immobilier, atmosphère dynamique…) ne manquent pas dans ces quartiers remplis de charmes.

A trop vouloir distribuer le rôle que doit jouer telle ou telle infrastructure dans le paysage urbain global, le danger est d’y assujettir les citadins d’une façon bien inhospitalière… Alors laissons donc s’exprimer toutes les familles d’équipements urbains dans cet espace bordélique qu’est la ville !

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