« Stadorama », redorer le blason d’un lieu sportif en pâmoison : entretien avec Catherine Mathys

Le 2 août 2016 - Par qui vous parle de , , , , ,

Nous sommes allés à la rencontre de Catherine Mathys, directrice de l’ouvrage collectif Stadorama, « le livre qui consacre le Stade olympique de Montréal en œuvre architecturale digne des plus grandes passions humaines ». Sorti en mai dernier chez VLB Éditeur, la publication se présente comme une compilation de 25 plumes montréalaises issues d’horizons divers. Chaque auteur.e livre ainsi son regard perso-professionnel sur ce monument sportif mal aimé… Pour célébrer la démarche et le travail de ce collectif pro-stade, nous avons donc interrogé l’initiatrice de ce beau projet. Ci-dessous, découvrez donc vous aussi l’aura en demi-teinte de ce bâtiment québecquois des années 1970 !

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Tout d’abord, pouvez-vous nous présenter le Stade olympique de Montréal, sa petite histoire ? Quels rôles économique et social joue-t-il depuis sa construction jusqu’à nos jours ?

L’histoire du Stade n’a jamais été neutre. Le Stade traîne une image négative depuis sa conception. Inachevé pour les Jeux de 1976, il a été présenté comme un problème plutôt qu’une opportunité dès son inauguration (et même avant). Quarante ans plus tard, on a encore l’impression d’entendre plus souvent parler du Stade pour ses problèmes de toit ou ses chutes de béton que pour ses bons coups.

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Monument tout en maquette 

Disons simplement qu’il a toujours été plus facile de trouver des raisons de ne pas l’aimer. Il y a ceux qui ne voulaient pas des Jeux, puis ceux qui n’aimaient pas Jean Drapeau, il y a aussi eu toutes ces histoires d’abus en tous genres pendant la construction pour ensuite se retrouver avec un Stade qui a coûté cher, beaucoup trop cher. Personne ne le contredit, surtout pas son architecte, Roger Taillibert. Un endroit immense, loin du centre-ville, que les équipes professionnelles ont déserté. Bref, trop d’embûches et trop peu de gloire.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la relation qu’entretient la ville de Montréal avec le stade olympique ? Quelle place tient-il dans l’imaginaire local ? D’un point de vue personnel, quel est votre rapport à ce monument ?

Je pense qu’on a encore du mal à reconnaître la place qui lui revient. Bien qu’il fasse partie des lieux les plus visités à Montréal, les Montréalais eux-mêmes se l’approprient très peu. Qui dans votre entourage a déjà fait la visite guidée ou est monté dans le funiculaire pour voir la vue extraordinaire du haut de la tour ? Pas grand monde. Et souvent, les Montréalais le font pour accompagner leur visite de l’extérieur.

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Depuis que je parle de ce livre, j’utilise volontairement des termes qu’on n’associe pratiquement jamais au Stade : monument, patrimoine, symbole. Et pourtant, pour moi, ça coule de source. Roger Taillibert a même souligné l’utilisation du terme « monument » par Lise Bissonnette dans son rapport sur l’avenir du Stade publié en 2012.

Je pense que si on utilisait plus souvent des mots qui inspirent le respect et la fierté, on en ressentirait plus.

D’après vous, pour quelles raisons est-il à ce point déconsidéré ? Son statut de “vilain petit canard” urbain est-il lié à son architecture, son histoire économique ? Ou bien est-ce symptomatique d’un rapport complexe plus général entre les politiques publiques et le sport ?

Bien sûr, le Stade a une architecture unique, qui plaît à certains et qui déplaît à d’autres. Il aura au moins réussi à ne pas sombrer dans l’indifférence ou dans l’oubli après ses deux semaines olympiques en 1976. Cela étant dit, il ne mérite probablement pas toutes les injures qu’il reçoit. Bien sûr, il a des cicatrices et des points de sutures apparents. Quel édifice en béton de plus de 40 ans n’en a pas ?

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La cage thoracique de Montréal aux urgences

Êtes-vous passés près d’Habitat 67 récemment ? Tout gris, bétonné, défraîchi. L’usure du temps se fait bien sentir mais n’entache pas l’éclat du design. Il ne nous viendrait jamais à l’idée de réprouver l’œuvre de Safdie.

Le Stade est né dans la controverse, c’est comme s’il ne pouvait exister sans elle. Dans son livre Stade olympique de Montréal, mythes et scandales, paru en 2010, Roger Taillibert soulève certains questionnements sur le rôle des Libéraux de Robert Bourassa, l’impartialité du juge Malouf et des conclusions de sa commission d’enquête, le chantier paralysé par les guerres intestines de tous ordres. Même si tout n’est pas démontré ou démontrable, il reste que de réduire les problèmes du Stade à des vices de conception me semble un peu court.

A votre avis, est-il possible de redorer l’image d’un tel bâtiment ? Si oui, quels types de procédures, d’actions et de leviers faudrait-il mettre en place pour changer l’inconscient collectif et les politiques locales ?  Pouvez-vous nous dire un mot sur ce que vous avez réalisé pour tenter de donner une place au Stade dans l’imaginaire montréalais ? 

Je ne souhaite pas qu’on réécrive l’histoire, il n’est pas souhaitable d’effacer le passé dans le seul but de redorer le blason du Stade. Les scandales sont là, on les connaît. Le problème, c’est qu’on ne parle pratiquement que d’eux. Avec Stadorama, j’ai juste voulu rééquilibrer le discours. C’est épuisant de rester fâché. Et surtout, c’est stérile. Quand on rumine toujours la même amertume, on n’avance pas, on ne crée pas, on tourne en rond.

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Pas à pas : la reconstruction d’une identité positive pour le Stade de Montréal (allégorie) 

En incitant certains de nos plus formidables intellectuels et quelques-unes de nos plus belles plumes à se frotter au Stade, j’ai voulu forcer le beau à venir se coller à lui, montrer à quel point il inspire de grandes choses. Le premier sursaut de fierté demande un effort mais par la suite, il devient contagieux. Les ingrédients sont là. Et l’équipe de Michel Labrecque fait des efforts substantiels en ce sens. Cela dit, il ne faut pas toujours attendre que ça vienne des institutions. Ce Stade nous appartient, c’est aux citoyens de se l’approprier. Ce livre n’est ni une commande ni un pamphlet commercial. C’est une initiative personnelle. C’est si grisant, si impressionnant de se promener sur l’esplanade du Stade, pourquoi s’en priver ? Et si les grincheux allaient y faire un tour un peu plus souvent ?

Existe-t-il des stades, ailleurs dans le monde, dont vous admirez la place qu’ils tiennent au sein du territoire dans lequel ils évoluent ? 

Dans Stadorama, certains des collaborateurs, comme Dinu Bumbaru, parlent beaucoup mieux que moi de l’héritage des Jeux olympiques dans diverses villes du monde. Bien que d’innombrables installations sportives aient vu le jour depuis 1896, seul le site d’Olympie a vu sa valeur patrimoniale reconnue par l’UNESCO. « Aucun stade ou sites des Jeux de l’ère moderne ne figure parmi 1031 biens culturels, naturels ou mixtes inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO (en date du 1er février 2016), ni parmi les 1631 autres biens que les États entendent lui proposer. »

Au mieux, certains sites ont obtenu une reconnaissance nationale comme les stades de Berlin, Munich ou Los Angeles. Pourquoi ne pas aspirer aux plus grands honneurs pour notre Stade ? N’est-il pas plus emblématique que bien des stades dans le monde, si magnifiques soient-ils ? Bien sûr, le stade national de Pékin, ou encore celui de Mexico ou de Londres viennent tout de suite en tête quand on pense à certains des stades les plus marquants. Mais sont-ils devenus les symboles de leur ville comme le nôtre? Certainement pas autant. Son architecture s’est imposée malgré les aléas. Les étrangers qui passent nous voir en sont impressionnés. On a le droit de l’être, nous aussi. Vous allez voir, ça ne fait pas mal. ;)

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