Supporters à terre : cinq questions à Ludovic Lestrelin, chercheur en sociologie du sport

Le 10 juin 2013 - Par qui vous parle de , ,

Il y a un mois, la place du Trocadéro s’enflammait pour fêter la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue 1, avec les conséquences médiatiques que l’on sait. Paradoxe de l’actualité : les « ultras », hier désignés comme premiers responsables des débordements, se retrouvent aujourd’hui sur le devant de la scène… mais cette fois en Turquie, où les supporters des clubs de la capitale – Besiktas, Fenerbahçe et Galatasaray – apparaissent en première ligne dans les révoltes de la Place Taksim.

Un double prétexte idéal pour explorer les relations entre clubs de foot, supporters et territoires, dans la continuité de nos réflexions sur les « urbanités footballistiques ». Nous avons donc interrogé Ludovic Lestrelin, chercheur en sociologie à l’Université de Caen, et auteur de nombreux billets de blog sur le sujet. La question n’est alors pas ici de savoir « comment peut-on être supporter de football », mais plutôt : comment une ville peut-elle être supportrice de football ?

Revenons d’abord sur les débordements du Trocadéro. En tant que sociologue, quel regard portes-tu sur ces événéments, et le traitement médiatique qui a suivi ?

Comme j’ai pu l’écrire dans un billet paru sur mon blog, je crois qu’il est important d’appréhender les événements selon une logique processuelle, en les découpant notamment en plusieurs séquences.

La première concerne le supportérisme et la relation (ou la non-relation devrait-on dire) que la direction du PSG entretient avec ses supporters. Les incidents ont, en effet, débuté par des affrontements mettant aux prises une frange de supporters du PSG et les stadiers chargés d’assurer la sécurité du lieu, des joueurs et de l’encadrement.

Pour le dire vite et simplement, ces supporters sont issus du monde très divers des ultras qui suivent le PSG. Ils contestent depuis plusieurs années la politique de pacification du Parc des Princes qui s’est traduite par leur stigmatisation et leur exclusion. Cherchant à éliminer la violence qui entoure le club depuis les années 1980, la direction du PSG n’a pas fait dans la nuance, ciblant les bandes informelles de hooligans focalisées sur la recherche d’affrontements, autant que les associations ultras, structurées et plus centrées sur l’animation des tribunes. La célébration du titre au Trocadéro était une manière pour certains de ces supporters contestataires de marquer leur présence et de se rappeler au bon souvenir des dirigeants.

La seconde séquence déborde ensuite très largement la seule question du football, du PSG et du supportérisme car elle implique des acteurs aux motivations différentes. Des individus, que les médias et responsables politiques qualifient volontiers dans le terme fourre-tout de « casseurs », ont profité des premiers incidents pour se livrer à des actes assez classiques lors de grands rassemblements collectifs. Prédations, dégradations, provocations des forces de l’ordre, etc. Des personnalités politiques, journalistes et prétendus experts ont réagi très rapidement, quitte à dire n’importe quoi.

Je pense que les prises de position souvent très tranchées tiennent en partie au fait que les débordements concernent deux figures qui ont pour point commun de renvoyer à des représentations très négatives. De nombreux clichés entourent celle du supporter (qui plus est du PSG) et celle des « casseurs », assimilés aux jeunes des quartiers pauvres, fils d’immigrés. Dans les deux cas, le stigmate est lourd. Dès lors, les débats s’enflamment vite. Exprimer un point de vue nuancé restituant la complexité des phénomènes est d’autant plus difficile.

Dans ce billet, tu reviens notamment sur les spécificités territoriales du cas parisien, à l’échelle européenne (le PSG vs d’autres clubs de même standing), mais aussi sur le plan national (Paris vs province). Peux-tu nous dire plus ?

Dans mon billet, je nuance au contraire l’idée que la situation propre au club de la capitale française est très particulière quand on la compare à d’autres pays européens. Quelques jours après les incidents du Trocadéro, Madrid a connu des débordements lors de la victoire de l’Atlético contre le Real en Coupe du Roi. Qui sait que ces clubs sont suivis par des franges très radicales de supporters ?

Le Real, ce n’est pas seulement Cristiano Ronaldo ou Karim Benzema. Des supporters occupent de manière très visible l’espace public autour du stade avant les matchs. Leurs tags, chants sont explicites quant à leurs idées politiques et intentions. Autour des clubs romains existent aussi des groupes violents. Et on pourrait prendre bien d’autres exemples.

En revanche, si l’on replace le PSG dans le cadre d’une comparaison nationale, oui, il y a bien une spécificité parisienne en matière de violences et de racisme. Le club connaît des débordements récurrents depuis les années 1980, ce n’est pas nouveau. En France, les mesures législatives ont été quasiment toujours prises en réaction à des incidents qui concernent des supporters parisiens. La loi Alliot-Marie, qui constitue le socle fondateur de la politique de lutte contre le hooliganisme en France, est rédigée à la fin de l’année 1993 à la suite de deux rencontres qui ont mal tournées en tribunes, OM-PSG en mai puis PSG-Caen en août de la même année. Si le problème est si profond au PSG, le club et les pouvoirs publics en portent une responsabilité.

Parlons maintenant de l’inscription territoriale des clubs. Quel regard portes-tu sur cette question éminemment sociologique ?

C’est une question qui m’est chère, que j’ai appréhendée en prenant particulièrement l’angle des supporters et de la popularité des clubs aujourd’hui. J’ai produit un livre spécifiquement sur ce sujet paru fin 2010 aux éditions de l’École des hautes études en sciences sociales (L’autre public des match de football. Sociologie des « supporters à distance » de l’Olympique de Marseille), et je continue à m’y intéresser.

Pour résumer, on peut dire que les clubs étaient auparavant très imbriqués dans leur environnement proche, le stade étant un peu la continuité du quartier ou de la ville. En 1989, l’ethnologue Christian Bromberger a produit un article sur le public du Stade vélodrome de Marseille, au titre évocateur : « Le stade de football : une carte de la ville en réduction ». Dans son ouvrage majeur Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turinparu en 1995, il insiste sur le lien dialectique entre les clubs et leur environnement proche. La ville pénètre le stade, de telle sorte que l’enceinte sportive est un lieu familier pour les spectateurs.

« Liberté pour les ultras »

Mais le stade n’est pas qu’un simple décalque, il permet aussi de représenter, d’incarner une histoire, des valeurs, un imaginaire et participe donc de la définition des identités locales. Dans un très bel ouvrage tiré de sa thèse, l’historienne Marion Fontaine montre également très bien à partir du cas du RC Lens (Le Racing Club de Lens et les « Gueules Noires ». Essai d’histoire sociale) combien la société locale avec ses acteurs, ses spécificités, ses rapports de force, imprègne la vie du club tout au long du XXe siècle.

Cet encastrement se traduit par des choses très concrètes : recrutement et formation de joueurs issus de la région, implication des entrepreneurs et hommes politiques locaux, mobilisation des supporters qui voient dans le club un vecteur d’expression d’une appartenance locale et sociale, etc. C’est l’une des clefs de compréhension importante de la popularité du football.

Justement, comment a évolué ce lien dans les années récentes ?

L’ancrage territorial des clubs s’est considérablement modifié dans le sens d’un élargissement progressif au point que le territoire de certains d’entre eux, aujourd’hui, a des frontières floues et très étendues.

On assiste depuis plusieurs décennies à la fin de la version localisée du spectacle sportif, telle qu’on vient de la décrire, et à l’avènement d’un spectacle organisé autour de l’enjeu de rassemblement de téléspectateurs, plus que de spectateurs, dans une aire géographique qui n’est même plus nationale.

Cela se traduit par une intense circulation : circulation des joueurs eux-mêmes, des entraîneurs, dirigeants, mais aussi des équipes (tournées d’exhibition), des images (via la TV et aujourd’hui Internet), des produits dérivés, des compétitions, via la délocalisation de rencontres prestigieuses. Par exemple, la Premier League anglaise a eu pendant un temps le projet de créer une 39e journée de championnat. L’idée était de faire jouer les dix rencontres dans diverses métropoles mondiales, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique du Nord, qui se seraient portées candidates à leur accueil (contre une belle somme d’argent).

À mes yeux, le paradoxe, malgré tout, tient au fait qu’un club n’est jamais aussi fort et attractif, bien au-delà de son environnement proche, que lorsqu’il exprime une identité territoriale affirmée. Il suffit de regarder l’OM en France ou le Barça en Espagne qui rassemblent de très nombreux « supporters à distance » qui ne sont pas des exilés. Ces derniers sont aussi très attachés aux hauts lieux qui symbolisent le club qu’ils souhaitent s’approprier temporairement en se rendant sur place.

J’aime bien prendre l’image de l’arbre : un arbre est d’autant plus majestueux que ses racines sont profondes. Rappeler l’importance de cet ancrage territorial n’est donc pas défendre une attitude conservatrice. Pour être un club « moderne », populaire, internationalement connu et économiquement puissant, on ne peut pas simplement se penser comme une entreprise de spectacle, prestataire de services. Il faut donner du sens. Or en football, historiquement, celui-ci est lié à l’inscription territoriale des équipes. [ndlr : sur cette idée, lire notre tribune : Vers des stades AOC ?]

Quel devrait-être le rôle des sciences de la ville dans la gestion de ces relations entre clubs et territoires ? Doivent-elles seulement jouer un rôle ? Et si oui, est-ce aujourd’hui le cas ?

Leur rôle, qui ne me semble pas vraiment affirmé aujourd’hui, devrait justement consister à ouvrir la réflexion sur le sens. J’ai quand même l’impression qu’on raisonne aujourd’hui surtout en termes de fonctions ou de fonctionnalités. Ce qui fait le lien entre les clubs et leurs territoires, ce sont – entre autres choses – les stades.

Sur ce point, on veut aujourd’hui des stades « fonctionnels » – ce n’est pas moi qui le dis, le terme est largement utilisé par les décideurs sportifs et publics. Mais j’entends peu parler de significations, d’usages. La conception dominante des stades est celle d’équipements vus comme des outils de développement économique avec l’idée sous-jacente de cercle vertueux : si on a un équipement moderne, avec tant de sièges VIP, tant de loges, tant de services, etc., alors on pourra envisager d’affirmer la puissance sportive du club. C’est le discours des dirigeants.

Mais à quel moment on s’interroge sur l’anthropologie de ces espaces, dans leur dimensions historique, identitaire, relationnelle ? Est-ce qu’on réfléchit en termes d’appropriation, d’interactions, de lien social ? Sait-on construire des stades ? Est-ce qu’on n’est pas en train de construire des non-lieux dans lesquels règne l’individualité solitaire, pour reprendre des termes de Marc Augé ? Je ne parle même pas de l’implantation des stades… Je me pose ces questions, sans avoir de réponses définitives. J’invite les chercheurs à se pencher dessus.

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