Vivre la ville à la sauvette : la résurrection du nomade

Le 10 septembre 2013 - Par qui vous parle de , , , dans , parmi lesquels ,

Boire des coups sera toujours un bon prétexte à l’écriture. Que d’étonnement lorsque, le week-end passé, nous avons fait la chaleureuse rencontre d’un vendeur d’alcool ambulant. Pour vous donner une idée, cet énergumène est un mélange entre l’homme-sandwich basique et le chapelier fou d’Alice au pays des merveilles. Sa “Poirette” – une “sangria normande” à 3 euros le gobelet – a fait le bonheur de tous les fumeurs reclus dans la rue Jean-Pierre Timbaud à Paris samedi dernier.

Au-delà de cette anecdote nocturne, l’affaire de l’homme-gobelet est symptomatique d’une tendance de fond, celle de la ville en mouvement. Le processus de nomadisation généralisée de nos pratiques sociales nous amène à repenser activement les infrastructures et services de la vie quotidienne.

L’essor des technologies numériques et l’évolution performante des transports traditionnels ont déjà aidé à révolutionner nos modes de travailler, consommer, habiter ou communiquer, en les rendant – pour faire simple – plus mobiles. De ce point de vue, il semblerait que les secteurs de la distribution et de la livraison soient les plus actifs pour accompagner ces changements d’usages.

La renaissance des services mobiles

Ce sont notamment les restaurateurs et les commerçants qui affirment leur refus du sédentarisme des échoppes classiques en remettant au goût du jour le véhicule sustentateur : le “food truck” ou “cantine mobile”. Sa réhabilitation s’inscrit inévitablement dans ce processus d’accompagnement des nouveaux usages de l’homme-mobile. Déjà, la résurrection des distributeurs – ces “totems urbains de l’homme agile” –, et l’essor du libre-service se faisaient signaux faibles de cette Instant City – la “ville foraine et nomade” imaginée par Archigram – en devenir.

Ce renouveau des services itinérants ne s’arrête toutefois pas au traditionnel “camion à pizza” de province. Les vieux modèles du “bibliobus” et de l’homme-sandwich font ainsi partie intégrante du nouveau visage la ville partagée. Heureusement, on est encore loin du camion à glace transformé en marché d’armes ambulant, comme dans le film Southland Tales...

Certains ont même pour ambition l’animation de tout un quartier, au-delà du schéma basique de consommation. Le projet de crowdfunding “Légumobil” propose ainsi : de la restauration de rue, un “micro-marché” bio, des “animations culinaires” (ateliers de cuisine), ou encore des spectacles de rue, et tout ça grâce à un véhicule à trois francs six sous.

Légumobil - Crowdfunding (Ulule)

La livraison est en marche

Plus généralement, l’essor du e-shopping (et son acolyte le m-shopping) aura bouleversé le marché de la livraison. On ne compte plus les startups qui tentent de faire fortune avec l’une de ces applis bien pratiques ou qui font le buzz. On peut désormais se faire livrer champagne et capotes à la maison, et même un kit de pique-nique complet où que l’on soit.

L’une des dernières tendances est peut être plus innovante encore : on ne renverse pas le produit livré, mais le mode de déplacement des livreurs. A l’instar du personnage charismatique Ramona Flowers – livreuse canon en patins à roulette – dans la BD canadienne Scott Pilgrim, le livreur moderne s’improvise promeneur. On se souvient notamment de “La Tournée” qui, en 2011, venait animer les rues des Hauts de Belleville. Inspiré des rues de Bombay, le service propose des livraisons “de mon commerçant à la maison”, et ceci à pied ! Pendant ce temps là, en Chine, on légalise carrément la livraison par drone (à la manière du faux “tacocopter” burlesque, ce drone transportant des tacos…)

Mobilités amplifiées : vers le partage des rues

Cette poignée de services, stimulateurs de déplacements, accomplit surtout un désir  fondamental de l’urbain errant : celui du partage et de la reconquête de nos rues. Car qui dit ville en mouvement, dit espace public revigoré, la multiplication des activités en plein air favorisant indéniablement convivialité et interactions sociales à ciel ouvert.

Cette réappropriation itinérante de la chaussée pourra même se faire de façon plus créative, ou plus militante : ses fervents défenseurs vont jusqu’à reconvertir une partie du mobilier et des lieux perçus comme “contraints”, que nous côtoyons chaque jour. De la baignade sauvage dans une benne à ordure roulante, jusqu’à la promenade à bord d’une “place de stationnement mobile”, hacking urbain et empowerment figurent désormais en tête d’affiche du modèle à suivre pour la fabrication de la ville de demain.

De ce point de vue, les vendeurs à la sauvette – organisés et conditionnés pour éviter toute arrestation – ne représentent-ils pas le modèle ultime de ces mobilités dernier cri ? Capables de s’installer n’importe où comme de s’en échapper en quelques secondes, ces vendeurs ambulants symbolisent en quelque sorte le summum de l’agilité urbaine. Un modèle à suivre pour la ville mobile ?

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