1 septembre 2015
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L'observatoireArticles

Et si le régime alimentaire du sportif devenait le menu du resto hype de demain ?

Le 1 septembre 2015 - Par qui vous parle de , , , , dans parmi lesquels , ,

Un certain nombre de circonstances, dont on vous passera le détail, nous ont amenés à nous poser cette bien étrange question quasi rhétorique : Et si les régimes alimentaires suivis par les sportifs devenaient la norme du « manger cool » en milieu urbain ? Réponse dans le billet qui suit, car c’est bien connu : il n’existe pas de question idiote… surtout en prospective. Nos locaux étant situés dans un quartier particulièrement changeant, au cœur du Xe arrondissement, le simple fait de descendre chercher un casse-croûte prend une tournure d’observatoire socio-commercial des plus ébouriffants. Depuis notre tour de garde, nous sommes donc amenés à espionner ouvertures et fermetures des nouveaux points d’alimentation du coin. Destinés aux salariés et entrepreneurs des boîtes « créatives » qui longent la rue du Faubourg Poissonnière, ses restaurants s’animent alors le midi et s’endorment le soir venu.

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Vue de Londres version veggie – par The Tibits Team via Time Out London Blog

On se retrouve à l’Auberge’in après la gym suédoise ?

Sans surprise, cette poignée de cantines nouvelle génération inaugure des cartes finalement assez similaires, du bar à salades au bistrot gluten-free en passant par les ravioles végé. Visiblement, le « programme national nutrition santé » (scellé par le jingle manger-bouger) semble avoir fait des ravages sur les jeunes pousses commerciales parisiennes entre 2011 et aujourd’hui. A en croire la presse pour trentenaires branchouilles (mis à part une pincée d’irréductibles carnistes), les villes du globe compteraient depuis 2013 plus de vegan que d’enfants en bas âge…

Dans le même temps se diffusent les commerces de bouche d’un goût plus exotique, où les plats se retrouvent assaisonnés à la sauce parisienne. Ici, le fast food devient un burger chic accompagné de frites maison, et la fraîcheur du bobun coûte 10 € de plus qu’au traiteur chinois d’à côté… Une excellente analyse de ce phénomène est récemment parue sur Slate.fr, avec ce titre sans équivoque : « Distinction, appropriation, rébellion, déclassement? Vers une théorie sociologique de la street food« .

« Depuis quelques années, les urbains découvrent autour de chez eux ou de leur lieu de travail ces restaurants d’un nouveau genre qui servent un classique de la cuisine populaire bon marché réinventé, upgradé, détourné, magnifié. […] Loin d’être une homogénéisation apparente des pratiques alimentaires, la culture street food élaborée pourrait être un nouveau terrain de distinction », au sens bourdieusien du terme.

Bref, à la tendance « healthy » s’ajoute celle « d’omnivorisme culturel »1 – voire « d’appropriation réflexive de la culture »2 – appliquée à la restauration.

Le dernier film de Pixar Inside Out (Vice Versa en VF) se moque sans vergogne de la hipsterisation des fast food de San Francisco

Plus globalement, l’un des marronniers actuelle de la presse vient directement étoffer le syndrome healthy susmentionné, sous le doux nom de « régime detox ». Hier réservés aux périodes estivales ou post-fêtes de fin d’années, ces conseils drastiques et recettes légères contaminent désormais des campagnes marketing plus larges. C’est notamment sur le tableau noir d’un bar à jus, ou tracé en blanc sur la vitrine d’un Bubble Tea, que l’on retrouvera ces cinq lettres qui bien souvent riment avec intox. Et à qui s’adresse cette déferlante marketing dictant notre hygiène de vie ? A en juger par l’implantation géographique de ces tavernes saines, et vu le prix proposé pour un hot-dog tofu-mayo bio, les jeunes cadres dynamiques en sont la cible principale. Car à 31 ans, finies les conneries : il est grand temps d’arrêter de fumer, de remplacer les Knacki balls par des chips de patate douce… et surtout, de se remettre au sport.

Ma ville est au régime, donc je suis sportif

Le retour du vert dans nos villes, c’est avant tout une histoire politique. Depuis une dizaine d’années, l’écologie est sur toutes les lèvres et un certain nombre de mesures d’aménagement urbain progressent en ce sens. Vélo et voitures électriques en libre service, conquête des pistes cyclables ou encore journées sans voiture pullulent ici et là sur le globe. Avec un peu d’efforts, la ville de demain sera marchable et cyclable, et même peut-être plus apte à accueillir d’autres sports comme la course à pied. C’est en tout cas la tendance à Paris et ailleurs, de courir en ville, comme nous l’évoquions dans une interview dédiée au running-opé marketing. L’affrontement d’équipes de runners découpées par quartier constitue un modèle de sportivité urbaine à travers lequel la ville devient terrain de jeu, lieu d’appropriation et de revendication. Bien que la tendance ne vienne pas des communes elles mêmes – mais des marques de sport -, elle appuie naturellement cet idéal global d’espace urbain profitable, tonique et salutaire.

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D’autre part, les pratiques sportives ne sont pas en reste d’utiliser certaines technologies pour mesurer, améliorer ou partager les performances de leurs utilisateurs. Si chronos et podomètres ne datent pas d’hier, c’est bel et bien le mariage récent entre l’urbain et le smartphone qui aura fait décoller l’usage courant des « appareils de la mobilité ». De cette manière, nos corps sont devenus appareillés presque 24h/24, et nos déplacements quantifiés. Certaines études considèrent par là même le corps comme un « nouvel objet connecté« , et ce ne sont pas les centaines d’applications de m-santé et de cartographie personnelle qui viendront les contredire !

Que les villes se dotent de commerces alimentaires plus sains ou que les rues deviennent des terrains de sport comme les autres, on sent bel et bien pointer l’utopie Mens sana in corpore sano de l’époque contemporaine. Notre veille quotidienne regorge ainsi  de bonnes résolutions urbaines, de la réduction de la pollution à l’ouverture des données. Bref, les villes sont au régime et font autant preuve d’e-narcissisme que ses habitants connectés depuis que les campagnes de city branding passent aussi par les réseaux sociaux. Bientôt, les comptes officiels des communes utiliseront le hashtag #Fitspiration (contraction de Fitness Inspiration) aussi naturellement que les mannequins sur Instagram

Vers un « quantified self-service » ?

Et si cette tendance healthy-detox-quantified-self se matérialisait en ville par la popularisation de restaurants promouvant des régimes alimentaires suivis par des sportifs de tous poils ? Puisque les « alimentations particulières« sont déjà à la mode, pourquoi ne pas en imaginer d’autres en accord avec le sport pratiqué par chacun ? C’est notamment aux Etats Unis – biberonnés à Rocky et autres Predator – que certains commerces de bouche proposent des menus hyperprotéinés à destination des bodybuilders. La pop-culture aidant, les bio-pics de sportifs se font de moins en moins rares depuis quelques années. L’occasion, pour le spectateur de Fighter, Fox Catcher et – en ce moment – La Rage Au Ventre d’assimiler les traits d’un mode de vie particulier et de certains principes nutritionnels fondamentaux.

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« Le petit-déjeuner c’est le repas leupluzimportandeulajournééé »

Et si les Muscle Maker Grill, Gyms Kitchen et autres Protein House se dotaient bientôt de voisins concurrents tout aussi athlétiques ? Dans cette veine, il est notamment possible de manger « comme un sumo » dans certains restaurants tokyoïtes afférents au grand stade de lutte japonaise.

« Around Ryougoku Kokugikan (Sumo Stadium) are over 20 restaurants serving this vat of delicious gluttony. These Chanko Nabe restaurants are usually owned by former superstar wrestlers. Some even produce their own Sake. Make an adventure of your day when choosing where to indulge. Head to the tourist information center on the first floor of the Hotel Belle Grande (right outside of the JR Ryougoku Station). There you will find a Sumo Food Map, which will take you on a food hunt as you search for a Chanko Nabe restaurant that fits your budget and atmospheric desires. Any of the restaurants can give you a wonderful experience, and the healthy ingredients will keep your stomach full and happy. »

Devenu l’un des prismes touristiques les plus prisés, les sports nationaux ont donc un grand potentiel de storytelling urbain, et cela passe également par la gastronomie. On ne doute pas que les guides touristiques se doteront bientôt – s’ils ne le sont pas déjà – de bonnes adresses de tables sportives à Bangkok comme dans les sous-sols du Colisée. A l’image du bar La Lucha Libre dans le 5e arrondissement (ambiance ring & tequila), on donne un an aux entrepreneurs parisiens pour ouvrir le premier restaurant pour se mettre dans la peau d’un luchador en compèt’ le temps d’un repas… au sens bourdieusien du terme, évidemment.

Voici donc notre dernière intuition urbaine ès prospective culinaire, et le temps nous dira si on a eu du flair. De toutes façons, d’ici là, la ville essaimera peut-être les fablabs gastronomiques pour personnaliser sa portion de Soylent. Alors, en attendant l’ouverture d’un Bulk & Cut bar en face de la salle de sport très fréquentée de la rue du Faubourg Poissonnière, on retourne essayer de faire fortune avec notre projet de Cyberesto !

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  1. Concept évoqué par Slate dans l’article susmentionné : « On peut aussi rapprocher ce mouvement du concept d’omnivorisme culturel, élaboré après La distinction par le sociologue américain Richard Peterson pour évoquer les membres des classes supérieures à l’aise avec les styles légitimes comme avec la culture populaire, effaçant —en apparence– la distinction entre culture noble (highbrow) et populaire (lowbrow). ». Pour aller plus loin : Democracy versus Distinction: A Study of Omnivorousness in Gourmet Food Writing, Josée Johnston and Shyon Baumann. American Journal of Sociology, Volume 113 N°1, Juillet 2007 []
  2. Concept également évoqué par Jean-Laurent Cassely dans l’article de Slate décryptant les retors sociologiques de la street food : « Plutôt qu’à un omnivorisme culturel, on aurait à faire en street food comme en d’autres domaines à ce que les sociologues Annick Prieur et Mike Savage nomment une «’appropriation réflexive’ de la culture», marquée par «une attitude spécialement distanciée et ironique et en même temps particulièrement verbalisée (dans ce type d’appropriation, le choix de chaque objet –qu’il soit destiné à la décoration, à la cuisine, à la toilette individuelle ou à tout autre usage du même genre– est susceptible d’être justifié et accompagné d’une narration développée)» ». » []

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