5 janvier 2021
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Le Parc des Princes un soir de match, “ce n’est plus le XVIe arrondissement, ni Boulogne, c’est le territoire du PSG”

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Quels liens unissent une ville et son club de football étendard ? C’est une des questions qu’explore “Rouge et Bleu”, un beau livre de Damien Dole-Chabourine et Philippe Goguet, qui vient de paraître à l’occasion des 50 ans du Paris Saint-Germain. Les deux auteurs ont pris le parti de faire raconter le club par ses supporters, idée qui permet à l’ouvrage de se démarquer de publications plus convenues dédiées au PSG. Le ton y est libre, espiègle, enfiévré et le regard sur ce qui fait la vie d’un club plus périphérique qu’ailleurs.

Les souvenirs sont autant ceux d’ambiances particulières – survoltées ou délétères – que de matches inoubliables. On y découvre de merveilleuses collections de fanzines ou d’autocollants réalisés par les supporters et si l’on y disserte de joueurs mémorables, les tifos les plus somptueux ou les débordements au centre d’entraînement du Camp des Loges ne sont pas en reste. On y célèbre aussi l’architecture brutaliste et l’acoustique formidable du Parc des Princes.

En explorant avec passion les à côté du strict champ sportif du Paris Saint-Germain, les deux auteurs sondent ce qui fait l’âme profonde d’un club de football : la ferveur de ses supporters, son territoire réel ou imaginaire, sa mythologie urbaine. Pour poursuivre les perspectives tracées dans leur ouvrage, on a discuté avec Damien Dole-Chabourine et Philippe Goguet de quelques aspects chers à nos cœurs d’amoureux du ballon rond et des choses de la ville.

Une couv’ haute en couleurs

En novembre dernier, Leonardo, le directeur sportif du PSG, affirmait que “Paris, ça n’a jamais été exactement la ville du foot”, s’attirant les foudres de nombreux supporters. Alors, Paris est-elle une ville de foot ?

Philippe Goguet : J’ai vécu longtemps à Paris, désormais je vis à Londres. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup plus de villes dans le monde avec autant de clubs professionnels que Londres – peut-être Buenos Aires ou Rio. Pourtant on ne peut pas dire que Londres respire le football. Je trouve que Paris respire plus le foot. Quand je suis à Paris je vois plus de gens jouer au football, et plus de marques de supporterisme qu’à Londres… Depuis toujours il y a des grands clubs à Paris : un quart des coupes de France ont été gagnées par des clubs parisiens. Et la région parisienne, c’est le plus gros bassin de formation au monde avec Sao Paulo… Aujourd’hui une sélection d’Île-de-France, c’est une sélection de niveau mondial…

Elle sort d’où cette réputation alors ?

Philippe Goguet : Il y a eu un trou entre la fin du Racing et l’avènement du PSG. Dans la première partie du XXe siècle, il y a eu assez de clubs parisiens et puis après ça a périclité. Pendant 20 ou 30 ans, il n’y avait pas un seul grand club parisien. Et il a fallu du temps pour que ça reprenne… Dans les années 1980, le PSG est champion de France devant 30 000 personnes, c’est rien, vu la région…

Damien Dole-Chabourine : La vraie rupture, c’est l’arrivée de Canal + dans les années 1990, le moment où tu as plein de stars qui débarquent. C’est sûr que quand tu as 8, 9, 10 ans, que tu as des Ginola et des Valdo qui arrivent, c’est beaucoup plus excitant de supporter le club de ta ville, de ta région. Sachant qu’il n’y a pas forcément, en France, cette tradition de supporter le club du coin, alors que c’est le cas dans des pays comme l’Angleterre ou l’Italie. Et puis il faut relativiser… On essaie souvent de dire que Paris n’est pas une ville de foot, mais quand tu vas à New York un jour de match, dans ce qui est pourtant une des plus grandes villes de sport au monde, tu ne sais pas que les Knicks jouent. Et pourtant les arènes sont pleines. Hé bien Paris, ça a longtemps été ça.

C’est le temps de l’amour Le temps des copains Et de l’aventure

Philippe Goguet : Il faut aussi dire qu’à Paris, il y a beaucoup de choix. L’offre culturelle est hors-norme. Le samedi soir, tu as le Parc des Princes, c’est cool, mais aussi des dizaines de restaurants, des salles de concert, des cinémas, des théâtres, t’as tout ! Y’a une effervescence culturelle contre laquelle il est dur de lutter.

Mais il y a aussi un problème de filiation. Il y a beaucoup de gens qui sont amoureux d’un club parce que leur père ou leur grand-père était amoureux de ce club-là. Le PSG il n’a pas eu ça au départ, il est parti de zéro. Le début, c’est l’appel à la radio de Pierre Bellemare sur Europe 1 pour dire “il faut créer un club”. C’est un club qui est parti d’une page blanche et pour te construire un club à partir d’une page blanche, il faut gagner des matches et les gagner dans la durée pour qu’ensuite, des gens tombés amoureux du club le transmettent à leurs enfants.

PiBi tapant son meilleur freestyle 

Maintenant que le PSG a 50 ans, cette transmission est plus facile…

Damien Dole-Chabourine : Tout à fait. J’en suis le meilleur exemple puisque j’ai appelé mon fils Marco [NDLR : en hommage au joueur Marco Verratti], tous les potes que je connais et qui étaient en virage, ils mettent aussi leurs enfants dans ce bain là. Le premier match, c’est souvent le père qui amène son enfant là. Il y a un apprentissage du Parc des Princes.

C’est le vrai berceau du PSG, le Parc ?

Damien Dole-Chabourine : Ce qui est essentiel avec le Parc des Princes  c’est que c’est un objet que toute personne qui vit en Ile-de-France voit plusieurs fois par an, parce qu’il est sur le périph. Et puis le Parc des Princes est en termes d’esthétique un des stades les plus beaux au monde. Il a aussi une acoustique particulière et pour toute personne qui y entre, c’est un choc. Dans le bouquin, on a interrogé trois voire quatre personnes qui sont entrés au Parc supporters de Saint-Etienne, entre 1974 et 1982, et qui en sont ressortis supporters du PSG. Ils étaient supporters du club du moment et là ils sont tombés amoureux du club de leur région. Parce qu’il s’est passé un truc particulier et ce truc, c’est une ambiance.

Présents jusqu’à Porte de Montrouge

Après, le Camp des Loges est aussi très important. Disons que le quotidien du PSG, c’est Saint-Germain-en-Laye, le moment où ça explose c’est le parc des Princes et quand ça explose vraiment, c’est les Champs-Elysées.

D’ouest en est, on est quasiment sur l’Axe historique de Paris…

Philippe Goguet : Ca reste un club de l’Ouest parisien, même si pas mal de supporters viennent de l’Est. Le siège aujourd’hui est à Boulogne-Billancourt, le PSG s’entraîne à Saint-Germain-en-Laye… Le Parc reste le fil conducteur. A l’époque, quand le Stade de France est sorti de terre, il y avait eu cette grosse campagne : “Saint-Denis on s’en fout, le Parc est à nous”. Ca a complètement disparu d’ailleurs : aujourd’hui, plus personne n’imagine que le PSG aille ailleurs qu’au Parc des Princes.

Ça joue dans l’axe

Le fait que le Parc soit un vaisseau posé pile au-dessus du périphérique, à cheval entre Paris et sa banlieue, ça joue au moins symboliquement pour faire du PSG le club d’Ile-de-France ?

Damien Dole-Chabourine : Oui bien sûr. Ca se voit aussi dans les couleurs, le rouge et bleu de Paris avec le liseré blanc de Saint-Germain. D’ailleurs, Auteuil et Boulogne ont protesté quand, certaines saisons, le blanc avait disparu du maillot car c’est justement le symbole de cette fusion entre Paris et l’Ile-de-France. Le PSG, c’est le vrai club du Grand Paris. On essaie souvent d’opposer Paris qui serait le club de Paris intra muros et le Red Star qui serait le club de la banlieue. C’est bien plus complexe que ça… Sachant que le Red Star historiquement est un club de Paris intra muros et que le PSG est le club de la banlieue puisque né à Saint-Germain. Le Red Star, Créteil, le PSG, le Paris FC – qui s’entraîne à Choisy-le-Roi – sont tous des clubs de l’agglomération parisienne, du Grand Paris. Et oui, c’est marrant que le Parc des Princes soit une des coutures entre Paris intra muros et la banlieue.

Parc des Princes de la ville – Source : Le Moniteur

Quel rapport on a, en tant que supporter du PSG, à l’environnement immédiat du Parc des Princes, c’est-à-dire le XVIe arrondissement et le Boulogne chic ?

Damien Dole-Chabourine : La plupart du temps, quand on va au Parc, c’est un jour de match. Ce n’est plus le XVIe arrondissement, ce n’est plus Boulogne, c’est le territoire du PSG. T’as des maillots partout, des écharpes partout, des revendeurs de places, des vendeurs d’écharpes à la sauvette, des groupes qui s’attendent et qui boivent des bières, les bars qui dégueulent avec plein de gens sur les terrasses qui se racontent leur semaine en attendant le match… Ca devient une enclave du PSG dans un territoire très bourgeois. Moi qui venais d’un quartier populaire de l’Essonne et qui arrivais dans le XVIe, je ne me suis jamais senti perdu. L’environnement disparaît, il est complètement transformé et les riverains s’en sont d’ailleurs souvent plaints. Eux, ils ne devaient rêver qu’un déménagement à Saint-Denis !

Philippe Goguet : C’est assez connu que les rues autour du Parc des Princes valent un peu moins cher parce que tu es dérangé tous les quinze jours, voire plus souvent que ça… Les jours de match, ce sont les supporters qui s’approprient le quartier. Après, c’est un peu partout comme ça, quand tu vas dans le quartier de San Siro à Milan, c’est mort en temps normal et ça vit les jours de match.

Ce dont rêvent les riverains ? – Source : Institut Momentum

Damien Dole-Chabourine : J’avais été traumatisé par mon excursion à l’Emirates Stadium à Londres, qui est déjà un stade mort à l’intérieur, mais en plus j’y avais été un jour de semaine à la sortie du boulot, tu as l’impression d’être dans un film de science-fiction ! La porte de Saint-Cloud c’est un peu ça aussi… C’est un peu moins le cas maintenant, il y a un peu plus de vie désormais même quand il n’y a pas de match. On y est allé en repérage pour le bouquin en pleine semaine et on a vu des touristes, des gens qui jouent au foot devant…

Philippe Goguet : C’est lié à la mégaboutique, à la visite du Parc, à la piétonnisation devant ou encore aux séminaires qui s’y déroulent en semaine… Avant c’était un stade-stade, aujourd’hui c’est un lieu de vie pas seulement les jours de match, comme tous les clubs en rêvent pour pouvoir gagner de l’argent. Et puis il y a de l’affichage permanent, car c’est important aussi pour le club de montrer qu’il fait partie du paysage urbain, qu’il n’est pas seulement là le samedi à 20 heures. Par exemple, le club a fait faire une fresque avec les anciens joueurs et c’est plutôt sympa. Je sais que quand j’étais petit, le stade était éclairé en blanc et moi je ne rêvais que d’une chose, c’est qu’ils l’éclairent en rouge et bleu… Pour que quand tu passes en voiture tu te dises “c’est le stade du PSG”. Mais ça a bien changé, il y a une vraie appropriation du stade et du quartier par le club.

Cette inscription territoriale se limite-t-elle au Parc et à ses abords ?

Damien Dole-Chabourine : Non, ça va bien au-delà. Je trouve que le Qatar est le groupe propriétaire qui a le mieux compris l’agglomération parisienne dans son lien avec le PSG. Quand ils présentent Ibrahimovic devant la tour Eiffel, ce n’est pas pour rien. On pourrait ressortir plein d’autres exemples comme celui-là. C’est marrant que ce soit le groupe propriétaire le plus culturellement éloigné de la ville de Paris et de la France qui ait compris directement l’importance de ça à l’international. Paris est plus connue que le PSG, ce n’est peut être pas le cas pour l’OM… Alors ils ont capitalisé sur l’image de Paris. Moi qui suis hyper fier de ma région, fier de ma ville, c’est quelque chose qui me plait.

« S’ils remplacent la Tour Eiffel par ma statue, je resterai au PSG je le promets »

J’ai l’impression qu’avant le Qatar, les seuls à faire ce lien entre le club et son territoire, c’étaient les supporters, notamment à travers les stickers. Il fallait mettre du rouge et bleu partout, pour montrer que le PSG c’est Paris et que Paris c’est le PSG ?

Philippe Goguet : C’est totalement ça. Ca date du début des années 2000, quand l’OM avait perdu du terrain en Ile-de-France mais que le PSG avait du mal à confirmer faute de résultats. Il y avait alors un fort attachement des supporters autour du slogan : “aime ta ville, supporte ton club”.  En Angleterre on dirait “support your local club”, cette idée a commencé à prendre de l’ampleur à ce moment-là. Avant, on était beaucoup dans le supportérisme “PSG, PSG, PSG”. Ensuite, on a un peu élargi entre le PSG et Paris, on a englobé ce parisianisme. Le premier tifo où on utilise l’image des plaques de rues emblématiques de Paris, c’est “Avenue de la Fidélité” pour le PSG-OM de 2000. On en a fait aussi pour les 120 ans de la Tour Eiffel en 2008, le soixantenaire de la Libération de Paris en 2004… L’élargissement du supportérisme à la ville, c’est plutôt un truc du XXIe siècle.

Panneau de suporterisme

Damien Dole-Chabourine : Moi je supportais le PSG parce que c’était le grand club de ma région. Les chants qui étaient à la gloire de Paris et du PSG étaient mes préférés. La fierté que j’ai de cette région est corrélée à celle du PSG : quand le PSG gagne, c’est ma région qui gagne. Sans vouloir écraser les autres régions, hein. Il y a une page, dans le livre, où un supporter nous dit “on  en a rien à foutre des autres cultures” , qu’il préfère Rohff ou Edith Piaf pour faire des slogans. C’est provoc mais c’est une façon de dire que même si on est attiré par le monde anglo-saxon ou l’Italie, il y a tellement de choses en région parisienne depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours que c’est un puits sans fond dans lequel puiser quand on est supporter…

Passion odonymie

A qui le dis-tu, moi je rêve d’un tifo Etienne Marcel au Parc ! Mais vous n’avez pas peur, avec la dimension internationale que prend le PSG, que le club échappe à sa ville justement ? Qu’il devienne autre chose…

Damien Dole-Chabourine : Un peu comme le Barça ?

Oui, voilà…

Damien Dole-Chabourine : A titre personnel, je ne pense pas du tout. D’abord parce que sur le logo du club, il y a la tour Eiffel, donc Paris. Le partenariat avec Jordan, aux Etats-Unis, c’est un carton total et tu vois la tour Eiffel et “Paris” partout…

Ah oui La Défense, j’connais

Philippe Goguet : C’est un peu comme les Yankees avec le “NY” sur les casquettes, avec des gens qui s’en foutent du baseball mais qui les portent pour l’image de New York.

Damien Dole-Chabourine : On ne va pas se leurrer, si le Qatar joue là dessus, c’est autant un outil de soft power que pour faire grandir la marque. Pour celà, capitaliser sur la tour Eiffel c’est bien mieux que de capitaliser sur un ballon rond, c’est un trait particulier de Paris. Après, qu’on ait aux Etats-Unis comme ailleurs toute une série de bandwagoners [NDLR : suiveurs opportunistes] qui suivent l’équipe qui gagne, ça ne me dérange pas: moi j’étais là avant. S’il y en a qui arrivent comme ça et qui restent après, tant mieux.

Et puis Paris est déjà une ville-monde en soi. Il y a combien de villes qui peuvent se mesurer à Paris en termes de réputation mondiale ? Trois quatre ? Que le PSG devienne un club-monde, pour moi c’est totalement cohérent avec le statut qu’a déjà Paris.

Philippe Goguet : J’aimerais simplement que le club se fixe un peu plus sur les couleurs rouge et bleu obligatoires, le blanc aussi… Je trouve que le club n’est pas toujours bon dans le respect du code couleur parisien. Je trouve que le PSG devrait plus s’ancrer en rouge et bleu sur le maillot domicile.

Parce que ce sont les couleurs du PSG ou celles de Paris ?

Philippe Goguet : Les deux. Aujourd’hui, quand je dis “rouge et bleu”, le nom du livre, je ne sais pas si je parle du PSG ou de Paris. Et c’est très bien ainsi.

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