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Paris Démasqué :  derrière les mythes, l’âme de la capitale 

Vous l'avez peut-être récemment vu passer sur les réseaux, notre star du bitume et des lettres Louis Moulin, accompagné de son frère de plume Quentin Girard - talentueux journaliste à Libération - sortent dans quelques jours leur premier livre. Ça s'appelle "Paris démasqué. Monstres, super-héros et légendes urbaines", c'est édité chez Arkhê, et ce sera disponible ce mercredi, le 11 septembre exactement. Avec une promesse pareille, autant vous dire que l'on trépigne d'impatience depuis des mois... Et si vous vous léchez les babines autant que nous, vous serez probablement comblés lorsque vous tiendrez ce superbe ouvrage entres vos mains savantes. On ne vous en dit pas plus puisque Louis s'en est donné à cœur joie dans la délicieuse interview qui suit !

Le 9 septembre 2019 - Par qui vous parle de , , dans , , ,

Peux-tu nous présenter Paris démasqué ?

Ça faisait un moment qu’avec mon acolyte Quentin Girard, on tournait autour de l’idée d’explorer une mythologie parisienne. Je ne sais plus exactement quand ni comment c’est venu dans la discussion, mais c’était déjà en germe dans feu Megalopolis, un magazine de reportage et d’enquêtes dans le Grand Paris qu’on avait lancé il y a près de dix ans. Le constat de départ était assez simple : alors que les villes américaines et japonaises peuvent s’enorgueillir de mythes pop-culturels très identifiés (basiquement les super-héros et les monstres), on a l’impression qu’il n’y avait rien de tel concernant Paris, notre ville. Frustrant pour les amateurs de cinéma, de séries et de littérature fantastiques que nous sommes…

Je crois que c’est de cette frustration première qu’est en fait né le projet. C’est elle qui nous a poussé à tenter de dénicher ce qui pourrait être les monstres et les super-héros de Paris, ses Godzilla et ses Superman. Et, en fait, il y en a un paquet ! Parfois tellement évidents qu’on ne les envisage même plus comme tels, parfois enfouis dans les limbes de l’histoire. Après en avoir identifié facilement le double, on a fini par en garder vingt, que l’on explore chacune dans le bouquin. La plupart sont intra-muros, mais on a quelques excursions en banlieue, car pour nous il s’agit d’une seule et même ville.

On a pas attendu que la célèbre société de production japonaise Toho crée Gorosaurus  (1967) pour avoir des monstres à Paris !

Pourquoi un tel besoin de retrouver des figures mythologiques parisiennes ?

On est tous deux convaincus que pour faire ville, il ne suffit pas de créer des rues, des logements, des bâtiments publics ou des lignes de métro. Ça, c’est jouer à Sim City ! Ce qui peut justement différencier une ville réelle d’une ville de jeu vidéo, aussi réaliste soit la simulation, c’est tout l’imaginaire que la cité peut charrier. Ses légendes urbaine, ses histoires invraisemblables, ses héros fabuleux et ses monstres les plus sordides… Autant de figures qui ont un rôle bien précis dans la construction de la cité. Car aussi sûrement qu’il faut des fondations matérielles pour bâtir une ville, il faut aussi des soubassements imaginaires.

La fondation légendaire d’une ville peut partir de tout : d’une épique baston divine (Athènes) ou d’une sombre histoire d’enfants sauvages et de fratricide (Rome)

Ce n’est pas pour rien que l’on trouve autant de mythes fondateurs pour les grandes cités antiques, que l’on songe à Athènes ou Rome pour les plus fameux… Mais ce peut aussi être le cas pour des villes modernes : Chicago, par exemple, s’est véritablement construit sur le mythe du phénix qui renaît de ses cendres après l’événement fondateur du grand incendie de 1871. Dans ce cas, le mythe sert autant à conjurer un épisode traumatique qu’à ouvrir l’avenir. C’est aussi la fonction de Godzilla pour les villes japonaise : transfigurer la menace ancienne du raz-de-marée et récente de la bombe atomique en un monstre imaginaire, pour mieux surmonter l’épreuve.

Flammes inarrêtables ou plumes du phénix à Windy City ? 

Les figures mythologiques qu’une ville s’invente sont fondamentalement révélatrices de sa psyché, de son histoire, de ses peurs et de ses aspirations. Dans Paris démasqué, on a voulu explorer certaines de ces légendes pour sonder l’âme de la capitale, tenter d’en dévoiler les replis profonds.

Vous traitez de figures aussi variées que le dragon de la Bièvre, les Titis, la Joconde ou les embouteillages… Comment avez-vous fait pour les choisir ?

Ca n’a pas été simple ! Mais pour résumer, on a voulu le plus de variété possible. C’est-à-dire embrasser toutes les périodes historiques, de l’Antiquité à nos jours, alors que le XIXe siècle à lui seul a produit des mythes parisiens à en remplir des bibliothèques. Mais aussi de brasser les figures “sérieuses” comme les plus fantastiques. On retrouve ainsi des personnages historiques, comme Sainte Geneviève ou Etienne Marcel, qui racontent chacun une forme d’émancipation politique de la capitale et qui sont en même temps deux super-héros, si on met les bonnes lunettes pour les regarder. Mais il y a aussi le dragon ou les chimères de Notre-Dame, qui convoquent un imaginaire médiéval-fantastique. Ou encore les rats ou les embouteillages, monstres bien réels d’un côté – mais méritent-ils de l’être ? – monstres métaphoriques de l’autre, deux figures qui tendent un miroir aux Parisiens…

C’est pas du Enki Bilal mais presque

On a aussi voulu un équilibre entre figures monstrueuses et figures héroïques. Avec, pour certaines, une ambivalence entre les deux camps qui est particulièrement stimulante à explorer. C’est par exemple le cas des Pétroleuses, ces sorcières insurgées censées avoir incendié Paris pendant la Commune, monstres fantasmés par la propagande conservatrice de l’époque… et qui ont désormais des accents héroïques pour certains mouvements féministes qui ont habilement retourné le stigmate. Enfin, on a voulu surprendre : qui connaît vraiment l’incroyable histoire du Vampire de Montparnasse – riche en enseignements sur le rapport du Parisien à ses cimetières – ou celle du barbier et du pâtissier des Marmousets ?

Pas très vegan tout ça

Vous vous êtes aussi efforcés de mélanger les sources et les références…

Oui, dans le même état d’esprit, on a tenté d’être à la fois sérieux et amusants et ça se ressent dans les sources qu’on a utilisées. Sans prétendre faire un travail de chercheurs – nous sommes journalistes tous les deux, pas historiens ou anthropologues – on a souvent mobilisé des travaux de recherches, des livres anciens ou des articles de presse d’époque. Mais, dans le même temps, on a aussi distillé quelques références plus pop, qu’elles soient musicales, cinématographiques ou vidéoludiques. Le rap, par exemple, est un champ passionnant pour qui veut comprendre les imaginaires urbains contemporains. Et c’est un gros kif quand, dans une même page, on arrive à faire voisiner une thèse d’histoire médiévale et une punchline de Seth Gueko.

Les rappeurs, ces kaijus en survêt’

Explorer les mythes anciens et présents vous a-t-il aidé à mieux cerner certains enjeux actuels ou certains discours concernant Paris aujourd’hui ?

Ce qui est assez fascinant, c’est qu’on s’est rendus compte qu’il y avait un certain nombre de continuités entre des mythes parfois très anciens et des enjeux qui restent très actuels. Pour prendre un exemple récent : Paris a été confronté à deux crues majeures ces dernières années (en janvier 2018 et en juin 2016). Ces épisodes ont réactivé immédiatement la mémoire d’un précédent devenu mythique : la crue centennale – d’ailleurs, y a-t-il autre chose qui soit centennal qu’une crue ? – de 1910. Sa mémoire est très bien entretenue dans les rues de Paris et de sa proche banlieue, par un ensemble de bornes et de marques sur les murs. Sans compter l’abondante production photographique que cette crue a générée.

Ah oui le Styx, j’connais

Mais en travaillant le dragon de la Bièvre, vaincu par Saint Marcel, le premier évêque de Paris, on s’est rendu compte que la question de l’inondation est au coeur des préoccupations parisiennes depuis l’Antiquité ! Car le monstre est ici la métaphore des eaux tumultueuses, menaçantes, indomptées, qu’il faut domestiquer pour pouvoir faire cité. Et puis en dépoussiérant la figure d’Etienne Marcel, on découvre que la fonction de “prévôt des marchands” – qui faisait office de charge municipale au Moyen Âge – concernait originellement les “marchands de l’eau”, c’est-à-dire les armateurs de la Seine. Et que la toute première confrérie connue à Paris, à l’époque gallo-romaine, était celle des Nautes – les bateliers de l’époque – qui érigea un pilier retrouvé au XVIIIe siècle sous Notre-Dame de Paris et qui est le plus ancien monument de la capitale. Bref, on se rend compte que le fleuve, auquel on avait tourné le dos et que l’on redécouvre aujourd’hui avec la piétonnisation des berges (et le retour à l’air libre de son affluent enterré, la Bièvre), a été un élément décisif de la construction de la capitale. Et qu’il a par conséquent été générateur de mythes.

Pour tous mes sauroctones et mes autochtones

En fait, vos monstres et super-héros parlent souvent d’urbanisme…

Oui ! Je me suis rendu compte, par exemple, qu’une des légendes abordée dans le livre pourrait avoir été littéralement créée… pour combler un terrain vague. Une friche au beau milieu de Paris, au Moyen-Âge, dont on oublie après un siècle ce qu’elle contenait avant de devenir une dent creuse. On raconte alors qu’il s’y serait déroulé une affreuse série de meurtres à des fins de cannibalisme. Une histoire tellement horrible qu’elle aurait justifié qu’on rase les maisons dans lesquels ils se sont déroulés et qu’on y interdise officiellement toute construction ultérieure. Sauf qu’évidemment, impossible de retrouver trace d’une telle décision de justice… Il y a alors tout lieu de penser que ces meurtres rocambolesques n’ont jamais eu lieu et que l’histoire est née pour remplir d’imaginaires ce vide urbain, pour lui donner une raison d’être.

Légendes macabres cherchent ruelles sombres

Une autre de nos figures, le Titi parisien, nous parle, elle, d’enjeux de déplacement. C’est une des caractéristiques propres du gamin de Paris : avoir une connaissance empirique de son environnement urbain, de ses recoins, de ses raccourcis, de ses passages secrets. Et si les Titis n’ont plus le look gavroche mais portent plutôt des bas de survêt, c’est toujours le cas : il n’y a pas plus agile dans la ville que ces gamins qui slaloment en trottinette électrique dans tout ce que la ville compte de contre-allées. Comme dirait le rappeur Médine, “ils connaissent mieux la street qu’un gars de l’urbanisme”.

« Gentes demoiselles, et si nous allions faire quelques roues arrière sur les Champs ? » – Crédits @EmmanuelSPV

Quels autres concepts à consonance urbanistique – non traités dans le livre – pourraient d’après toi être abordés sous l’angle du monstre ou de la fantaisie parisienne ?

Il y aurait un chapitre à écrire sur la figure du promoteur immobilier, ce monstre craint par les habitants les plus pauvres, qui gentrifie des pans entiers de la ville comme s’il avait lancé un sort. On retrouve cette figure chez Zola, mais aussi chez des chanteurs des années 1970. Je pense à Dutronc qui chante “De grâce, de grâce, monsieur le promoteur/Ne coupez pas mes fleurs” ou à Polnareff, à la même époque : “Le bulldozer a tué grand maman/Et change ses fleurs en marteaux piqueurs/Les oiseaux pour chanter/Ne trouvent que des chantiers/Est-ce pour cela que l’on te pleure?” Dans un esprit proche, on pourrait voir quels mythes entourent l’ANRU (avec en toile de fond le fantôme du baron Haussmann). Ou encore délirer sur le métro, ce super-héros de sous-sols qui devient monstre sur la ligne 13.

La famille Barbapapa confrontée à l’ANRU dans un album de 1972

Quelles autres villes (françaises ou étrangères) aimerais-tu, à titre personnel, dépoussiérer de la sorte ?

Je ne sais pas si je pourrais répliquer ça sur d’autres villes. Paris et sa banlieue, c’est chez moi, j’y vis depuis 33 ans ! Je n’ai pas la prétention de connaître aussi bien d’autres villes. Après, je pense que cet exercice peut être mené sur n’importe quelle grande ville. Je connais très mal Marseille, par exemple, mais je suis convaincu qu’il y a matière à écrire le même type de livre. Car la mythologie marseillaise est au moins aussi abondante que celle de Paris : il suffit de lire “Sous la colline” de Sabrina Calvo ou de se refaire l’intégrale des films de Pagnol pour s’en convaincre !

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Le très attendu *Quentin Girard, Louis Moulin, Paris démasqué, Arkhê, 2019* sera disponible en librairie à partir du 11 septembre ! 

Si l’attente est trop longue, vous pouvez vous délecter de ces deux plumes en découvrant le chapitre bonus sur le Paris Saint Germain, mis en ligne sur le site de l’éditeur :)

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