Déjouer Haussmann, rejouer Paris. Entretien avec les auteurs de « Paris 1800 »

Le 2 mars 2015 - Par qui vous parle de , , dans parmi lesquels

Quand nos copains de L’Histoire par la vidéo nous ont partagé le lien de la campagne de financement participatif du jeu de plateau « Paris 1800 », on n’a pas hésité une seconde à aller leur poser quelques questions. Prenant place à une période-clé de l’urbanisation parisienne, ce jeu co-écrit par Mathieu Fernandez et David-Sean Thomas (et illustré par Stephen Thomas) se présente comme le miroir politique et ludique du façonnement relativement récent des rues de Paris.   

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La clôture de leur collecte prévue pour le 17 mars prochain, nous nous sommes donc empressés d’interviewer la petite équipe afin de maximiser les chances de voir « Paris 1800 » sur nos étagères déjà remplies de boîtes refermant cartes, dés et pions variés ! On espère que, comme nous, vous rêverez d’incarner les grandes figures parisiennes du XIXe siècle après avoir parcouru l’entretien qui suit…

Pouvez-vous nous présenter votre jeu, ainsi que ses principaux concepts théoriques et ludiques ? Pouvez-vous nous présenter vos parcours respectifs, ainsi que les éléments personnels ou professionnels qui vous ont poussé à créer un jeu sur l’Histoire urbanistique de Paris ?

Il s’agit d’un jeu de société proposant aux joueurs de moderniser Paris au XIXème siècle en incarnant le baron Haussmann ou de l’affronter en jouant des figures romantiques telles que Victor Hugo ou Louise Michel. Cette opposition se joue autour d’un plateau représentant 15 quartiers de la capitale que le Moderne doit transformer à travers des projets architecturaux sur une durée limitée de 24 tours représentant schématiquement tout le siècle.

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La raison qui nous a poussé à travailler ensemble est avant tout affective : deux d’entre nous  (Mathieu et David-Sean) nous connaissions depuis les années d’études à Montpellier. Passionnés d’Histoire et jouant régulièrement aux jeux de société, l’association d’idée ne s’est pas faite attendre : nous avons réalisé qu’il n’existait pas de jeu sur cette période haussmannienne, ni même aucun jeu prenant la capitale comme mécanique. Nous avons fait appel à Stephen, le père de David-Sean, qui est illustrateur et nous nous sommes lancés dans cette aventure en faisant jouer nos amis afin de perfectionner les rouages du jeu au fil des mois.

44-1865_Galignanis_Plan_of_Paris_and_Environs_France_-_Geographicus_-_Paris-galignani-1865Les travaux d’Haussmann, Paris en 1865

Notre amour commun pour l’Histoire est donc un facteur déterminant : David-Sean a étudié l’Histoire de l’art et de l’architecture à l’école du Louvre, Mathieu est docteur en Histoire des techniques aux Arts et Métiers, il a abordé dans sa thèse les transformations du XIXème siècle. Enfin, Stephen a été à l’université d’Histoire à Nottingham et Portsmouth et a beaucoup fait jouer son fils aux jeux de société !

Urbanistiquement parlant, que représentent les deux parties qui s’affrontent, à savoir les Modernes d’un côté, et les Romantiques de l’autre ?

Ces deux camps n’ont jamais officiellement existé mais représentent deux courant de pensée très forts au XIXème siècle. Nous nous appuyons sur un fond historique réaliste dans lequel nous retenons ces deux lectures de la ville qui furent développées au XIXe siècle. Nous faisons le pari que cette « mise en scène » des deux camps ne semble pas étrangère au joueur contemporain.
D’un côté, ceux qui furent les hygiénistes, transformateurs et planificateurs, en lien constant avec les milieux des affaires (financiers, lotisseurs, législateurs) : ils ont produit une part qui semble aller grandissante de ce qui est ensuite resté sous le vocable « urbaniste ».

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De l’autre côté, nous avons voulu montrer les auteurs et les acteurs pour qui la ville est un espace esthétique, mais aussi le champ de l’expression sociale par excellence. En pratique, l’espace urbain a régulièrement solidarisé – dans un champ de pensée commune et d’influences réciproques – romanciers, historiens, poètes ou encore archéologues qui se sont déployés au fil du siècle.

Pour faire un lien avec quelques auteurs, nous proposons une mise en scène de ce que Françoise Choay a décrit comme les courants culturaliste et progressiste dans son anthologie de l’urbanisme.

A travers ce découpage dual des parties prenantes, vous redorez en quelque sorte le rôle et l’influence d’un corps politique plus « populaire », et donc méconnu. Pouvez-vous nous dire quelle place a pris donc l’opposition aux modernistes dans le façonnement urbanistique de la capitale ?

Le projet exécuté par Haussmann à Paris de 1853 à 1870 vise, parmi des objectifs que sont l’hygiène et l’équipement public, à la « sécurisation » de la ville en l’ouvrant aux troupes. De grandes percées éventrent les quartiers populaires auparavant imprenables, entaillent la montagne Sainte-Geneviève, quadrillent le cœur de Paris de casernes pouvant tirer à la mitraille dans les longues perspectives droites et horizontales qui relient dorénavant de grandes places d’armes entre elles. Haussmann ne transige quasiment jamais avec la rectitude. La place de la République, l’Hôtel de Ville ou encore l’antique Cité deviennent des lieux militaires.

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Le Pont de l’Europe – Gustave Caillebotte (1876)

A ces transformations, nous pouvons retenir une opposition politique et intellectuelle.

L’âge d’or de la barricade parisienne se situe entre 1827 et 1851 : neuf épisodes insurrectionnels voient les rues de Paris s’en hérisser. 1827, 1830, 1832, 1834, 1839, 1848, en février et juin, 1849 et enfin lors du coup d’état du 2 décembre 1851.

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« Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 refuse le drapeau rouge » – Félix Philippoteaux

Le baroud d’honneur tragique des barricades se situe dans l’épisode de la Commune de Paris, en 1871, où l’armée française aux ordres du gouvernement d’Adolphe Thiers réfugié à Versailles et soutenu par le chancelier Bismarck, prend d’assaut Paris qui avait proclamé la Commune plusieurs mois durant : de 10 000 à 20 000 morts mettent un coup d’arrêt durable à l’utopie d’un achèvement de la Révolution de 1789, durant cette semaine sanglante. Durant la Commune, les femmes ont obtenu le droit de vote, la liberté de la presse fut assurée, la laïcité ou encore l’autogestion ouvrière ont également fait une brève entrée dans la réalité politique, avec plusieurs décennies d’avance.

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Paris, 1860

Parallèlement, tout un champ de pensée crée un nouvel imaginaire urbain tout à fait différent des théories de l’hygiéniste ou militaire. On peut ici penser aux pages de « Guerre aux démolisseurs » de Victor Hugo, à certains poèmes de Baudelaire ou encore aux grands développements archéologiques qui vont de pair avec les travaux du préfet Haussmann.

Blague à part : si votre jeu fonctionne, est-ce que vous comptez sortir une extension futuriste – “Paris 2030” ? – ou ultra-contemporaine qui, par analogie, présenterait un gameplay basé sur l’opposition entre “les gentrifieurs” et les défenseurs des quartiers préservant leurs charmes authentiques ?

Les amateurs de jeu de société sont rarement portés vers les thèmes sociaux-politiques contemporains donc il s’agirait d’un vrai challenge, mais pourquoi pas ! Si la mécanique de notre jeu séduit un large public, il nous faudra réfléchir à cette question. Cependant, le plus difficile serait sans doute de proposer un équivalent contemporain aux barricades qui se sont faites rares !

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Paris 1886 – Vincent Van Gogh

Plus globalement, “Paris 1800” se fonde sur un terrain historique, mais les actions des joueurs mènent immanquablement à une réécriture des faits passés. En tant que scientifiques, quel est votre rapport aux uchronies ?

L’aspect uchronique dans un jeu de société comme le notre fait sens car nous offrons la possibilité aux joueurs de raser Notre-Dame pour y implanter des monuments qui n’ont jamais vu le jour ou d’installer la tour Eiffel sur la butte Montmartre s’ils le souhaitent.

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« Chantier Tour Eiffel » d’Henri Rivière, 1902. Lithographie en 5 couleurs.

Notre but est donc de s’amuser avec ces références tout en apportant une dimension pédagogique en fournissant un livret avec les notions et dates réelles de cette épopée urbaine.

Au final, assez peu de boardgames s’intéressent au contexte urbain, à son histoire et ses imaginaires. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir ce médium ? Que pensez-vous de la place du jeu dans les sphères historiques et urbanistiques ?

L’univers urbain est souvent esquissé mais jamais pris pour sa propre histoire : c’est le cas des jeux de gestion de ressources (TroyesCarcassonne etc.), sans nommer le grand classique des jeux d’investissement immobilier. Constatant que la majorité des parisiens et même des Français ont entendu parler des transformations du baron Haussmann et des grands projets monumentaux de la capitale, il nous paraissait intéressant de créer le premier jeu sur ce thème.

Pour apprendre en s’amusant, il y a aussi « Le Dessous Des Cartes » sur Arte

Pour ce qui concerne les médias ludiques, il semble que chaque type possède ses atouts pour créer un lien entre connaissance et expérience : le numérique travaille d’avantage sur le mouvement et l’aspect tridimensionnel des villes. Les jeux de rôles alimentent généralement l’imaginaire, voir les fantasmes sur les mythes urbains. Les jeux de société peuvent apporter une part de réflexion importante sur ce sujet : forces en présence, gestion de ressource, stratégie, immersion collective. C’est en tout cas ce que nous espérons avec notre jeu !

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