[Lecture] Vers un nouveau regard sur la prospective : autopsie de la revue M3 – Printemps/été 2013

Le 10 juillet 2013 - Par qui vous parle de , , ,

La revue M3, éditée par le Grand Lyon et son pôle prospectif Millénaire 3, présente toujours un riche intérêt pour la prospective urbaine. Et on ne dit pas ça parce qu’on y a déjà participé… Pour le novice comme pour l’initié, chaque numéro recèle de pépites en tous genres : tribunes, entretiens, ou articles de fond.

Son dernier numéro ne déroge pas à la règle, tentant d’inspirer l’action publique et la société urbaine d’aujourd’hui et de demain. Sont abordées l’ensemble des problématiques dans l’air du temps : du financement public collaboratif à l’innovation urbaine agile, en passant par un dossier étoffé sur la gestion de l’eau… Nous avons sélectionné quatre contributions parmi les plus saillantes : tour d’horizon succinct de ces points de vue à ne pas manquer.

[Grand entretien] “Ouvrir le cocon numérique”, par Stefana Broadbent, anthropologue spécialisée dans les technologies numériques. (p.10-15)

Dans cet entretien, Stefana Broadbent s’intéresse notamment au lien entre travail et intimité, en pointant ses mutations – bien connues – engendrées par le numérique. Le concept-clé mis en lumière par la chercheuse aborde les questions du droit au numérique, en tant que nouveau paradigme de la hiérarchie en entreprise :

“Alors que les managers ont accès à Facebook, les salariés subalternes sont soumis à des règles d’usage très strictes. On donne à certains le droit de gérer leur attention, et pas à d’autres.”

Les questions de l’évolution de la concentration cérébrale et de l’apprentissage contemporains sont des poncifs de l’analyse des mutations sociales émergentes à l’ère du numérique. Cet entretien va cependant plus loin : le “contrôle de l’attention” serait devenu “une nouvelle étape du capitalisme”. De ce point de vue, on assisterait à la création d’un véritable “marché de l’attention”. Les grandes sociétés du numérique comme Google ont ainsi contribué à transposer le contrôle du corps – du capitalisme traditionnel – vers le contrôle monétisé de l’attention.

La chercheuse se préoccupe en fait de thématiques plus larges. L’article dans son ensemble traite des “frontières de nos libertés” actuelles, et pose alors une question très présente dans la revue : celle des limites et du devenir de l’espace public.

“Les pouvoirs publics devraient s’attacher à proposer des espaces d’échanges organisés selon une logique non commerciale, plus civique.”

Le “désir” des urbains aujourd’hui serait celui de la rencontre physique avant tout. Et le rôle des pouvoirs publics résiderait justement dans cette mission de valorisation civique.

[Controverse] “Le PIB, un fétiche parmi d’autres”, par Jean Gadrey, économiste et membre du conseil scientifique d’Attac. (p.16-21)

Ce deuxième article de fond traite de certains indicateurs – outils d’évaluation économique et sociale – en tant que fétichisme contemporain. A l’instar de la “croissance économique” – et son penchant négatif la crise – et même de la monnaie, le PIB constitue un indicateur de référence, utilisé à tout va par les décideurs de tous poils.

Seulement, rappelle Jean Gadrey, ces utilisations manquent parfois de pertinence. Associés de façon performative au progrès social et aux bien être des habitants d’un territoire, ces informations quantitatives sont bien souvent des résumés qualitatifs de systèmes complexes. L’auteur de l’article pose ainsi un certain nombre de questions controversées et émet le souhait d’une révolution de ces indicateurs, épineux sujet sur lequel s’était déjà penché la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi sous la précédente Présidence.

“La dynamique des nouveaux indicateurs et l’exigence de les voir effectivement utilisés dans l’action publique sont d’abord portées par la société civile organisée et un nombre de collectivités locales.”

Ainsi, Jean Gardley se fait porte-parole d’un mouvement de pensée critique, dans lequel l’action publique devrait aujourd’hui s’inscrire plus explicitement. Une manière, peut-être, de limiter l’impact des porosités croissantes entre sphères économiques et urbaines.

[Construire l’action publique] “L’industrie de la finance et la ville”, par Dominique Lorrain, socio-économiste (p. 81-85)

L’article présenté précédemment fait écho à celui de Dominique Lorrain, qui pointe lui aussi les conséquences peu souhaitables du “poids du monde des affaires” sur les sociétés urbaines contemporaines.

L’auteur décrypte le processus de financiarisation des villes. L’investissement “en direct dans les firmes et les infrastructures urbaines” par les acteurs de la finance, constitue une des particularités de nos villes contemporaines. Ainsi, ce phénomène serait l’un des aspects contribuant à la privatisation relative de nos espace publics. L’entrée en Bourse de la plupart des services publics entraînerait notamment de nouvelles actions de lobbying, perçues comme un “pouvoir discret”.

D’autre part, Dominique Lorrain souligne la relation de plus en plus flagrante entre financiarisation urbaine et métropolisation :

“La finance globale réorganise les circuits, exploite la mobilité du capital pour sélectionner des lieux et des produits. Elle agit sur les géographie et sur le morphologie des villes. Le couplage entre la rentabilité et les risques conduit à sélectionner des villes déjà réputées ou qui ont un potentiel. […] La finance globale contribue à renforcer la qualité du bâti, des réseaux et des équipements, et l’écart entre ces métropoles et les villes ordinaires s’accroît. ”

Rarement abordées, ces dérives de la ville contemporaine mériteraient d’être analysées de la sorte, et de façon plus systématique. Un excellent article publié il y a un an sur le pouvoir performatif de la “prophétie métropolitaine” pourra être lu en complément de celui présenté ci-dessus.

[Recherches urbaines] La ville comme système complexe, par Anne-Caroline Jambaud, journaliste. (p. 73-79)

L’auteur explicite ici l’organisation et les méthodes de recherches dont use l’agglomération lyonnaise, notamment en amont de sa politique publique et de sa prospective urbaine. La ville dispose ainsi de plusieurs structures de recherches, au sein desquelles la problématique urbaine tient de plus en plus une place de choix. La redéfinition de l’action publique menée par la communauté urbaine de Lyon passe notamment par l’étude des systèmes complexes. Cette méthode, “interdisciplinaire par nature, permet de mieux comprendre les systèmes urbains où interagissent de nombreux paramètres – transport, énergies, etc. – et affluent des masses croissantes de données à traiter.”

Ainsi, différentes équipes gravitant autour du Grand Lyon se soucient de traiter les données produites par la ville. Par exemple :

“A partir de l’analyse des données Vélo’v, plusieurs laboratoires de recherche travaillent à élaborer un modèle de simulation d’un système optimisé de réseau de stations de vélos en libre-service.”

Cet article, éclairant sur les nouveaux modèles émergents de gestion des villes, nous prouve d’une part, à quel point la ville de Lyon constitue l’un des pôles majeurs de l’innovation contemporaine. Et nous confirme l’idée selon laquelle l’interdisciplinarité demeure un moyen efficace d’expérimentation des problématiques urbaines contemporaines.

La revue M3 est intégralement disponible en ligne : consultez ici le numéro 5. Il est aussi possible de s’abonner gratuitement à la revue papier.

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