Perfume : le futur de la ville et ses désillusions

Le 11 janvier 2017 - Par qui vous parle de , , , , dans , , parmi lesquels , , ,

Fin décembre 2016 a été l’occasion d’un nombre incalculable de bilans, retours sur les douze mois écoulés et tops. Evidemment, les sites et magazines musicaux y sont tous allés de leurs classements des meilleurs albums et artistes de l’année. Or, de manière particulièrement injuste, l’un des meilleurs disques de synthpop de l’histoire ne figure quasiment nulle part. Il s’agit de Cosmic Explorer, du trio Perfume. Si on ne va pas revenir sur les qualités musicales indéniables de l’album (d’autres l’ont très bien fait), on va s’intéresser à la représentation de la ville dans l’oeuvre de Perfume, et plus particulièrement dans leurs clips.

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Three Imaginary Girls

Mais avant toutes choses, revenons rapidement sur Perfume. Car si le groupe a un statut de superstars au Japon et peut compter sur une fanbase très active partout dans le monde, force est de reconnaître que, sorti des frontières de l’archipel nippon, le nom de Perfume évoque peu de choses au grand public.

Formé en 2000 par des élèves d’une école d’arts vivants de Hiroshima, Perfume est aujourd’hui composé de trois membres : Ayaka “A~chan” Nishiwaki, Ayano “Nocchi” Otomo et Yuka “Kashiyuka” Kashino. Elles font donc leurs débuts dans leur préfecture d’origine, où elles commencent à travailler avec la chorégraphe MIKIKO, de Hiroshima elle aussi, qui continue aujourd’hui de créer leurs danses. On lui doit entre autre ce moment de gêne où, alors âgées de 14 ans, elles bougent sur du Lil’ Kim en tenues fluo. A leur sortie de l’école, elles déménagent pour Tokyo, où elles sont rapidement repérées par le producteur Yasutaka Nakata. A l’instar de MIKIKO, il est toujours aujourd’hui le producteur attitré du trio.

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Si l’incorporation de Nakata à l’équipe a permis au groupe d’affirmer un positionnement plus électro que bien d’autres groupes féminins japonais, la patte dance et techno, empruntant initialement largement au Shibuya-kei, est présente dès les débuts de Perfume. Nakata joue simplement le rôle de catalyseur. A partir du passage du groupe en major (chez Tokuma Shoten en 2005, puis chez Universal à partir de 2012), ce syncrétisme pop d’idols/musiques électroniques conquiert le Japon. En quelques galettes mémorables (Game, ⊿, JPN, Level3 et enfin Cosmic Explorer), une multitude de tournées et d’apparitions dans des publicités, Perfume s’est imposé comme un des blockbusters musicaux du Japon. Le trio peut par ailleurs se targuer d’être faiseur de tendances, les vêtements et produits de beauté promus par Perfume se vendant comme des petits pains.

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Pour finir ce panorama du groupe, disons que les thèmes abordés dans les chansons sont globalement légers : amour et flirt, création musicale, nostalgie éthérée… Ce sont donc moins ces paroles qui vont nous intéresser que la façon dont elles sont mises en scène dans les différentes vidéos de Perfume.

La ville imaginaire polymorphe

Les premiers clips de Perfume ont assez peu d’intérêt pour l’urbaniste. Quasiment tout se passe en milieu fermé, dans des décors dépouillés (fonds noirs, parfois quelques éléments lumineux) ou franchement cheap, contraintes certainement liées à des budgets serrés, qui permettent néanmoins de mettre en valeur leurs talents de danseuses – ce pour quoi le groupe reste une référence. Cependant, dans certaines vidéos, on voit poindre les imaginaires qui vont alimenter le groupe : mélange entre réalité et virtuel dans Polyrhythm ou Linear Motor Girl, ou encore formes géométriques futuristes dans Electro World.

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Drôle d’architectures (in Twinkle Snow Powdery Snow)

Le premier clip à vraiment mettre en scène la ville est Macaroni. Dedans, les trois filles déambulent dans la ville japonaise, où elles ne sont pas encore superstars et donc pas importunées par les passants. Quoiqu’un peu standard et clichée (format carré, image tremblante, tons sépia), cette vidéo donne le ton : la ville est un espace ouvert et ludique, mais paradoxalement assez déshumanisé.

A partir de ces postulats, Perfume pose la ville comme un espace à réinventer. C’est un terrain de jeux où tout est possible, s’adaptant à leurs souhaits. On va donc pouvoir compter sur des trottoirs mouvants dans Natural ni Koishite, sur une ville quelque peu hivernale faite de panneaux et d’arbres stylisés dans Nee, sur une aventure de papier découpé dans VOICE, ou encore sur une galerie commerçante – le “Marché déraciné sous terre” – fusionnant souks arabes, vêtements indiens, échoppes chinoises et produits européens (certains prix sont en euros) dans Cling Cling.

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Stop a moment… sur le passage piéton de la vie ? (in Fushizen Na Girl

Ces villes de Perfume sont aussi faites d’espaces d’habitation ludiques : pièces échappant aux règles de la géométrie euclidienne dans One Room Disco, appartement d’expérimentations surnaturelles dans Spending all my time (qui évoque par certains aspects le reportage intitulé Les pommes volantes de l’émission Mystères), laboratoire pour espionnes de choc dans Laser Beam, ou déclinaisons en intérieur des délires symétriques de Nee dans Magic of Love.

La techno-cité plébiscitée

Ce dernier clip peut également être mis en regard avec la vidéo plus récente accompagnant le morceau Pick me up. Après une introduction aux abords du magasin phare Isetan dans le quartier de Shinjuku (étonnamment vide) à Tokyo, les filles se retrouvent propulsées dans un monde de vitrines où elles vont interagir avec leurs alter ego. Figures numériques et formules mathématiques envahissent l’espace. A la fin, le trio est de retour dans la rue, les bras chargés de sacs de shopping, à leur plus grande surprise. La vidéo se conclut avec cette phrase : “A night in Shinjuku is Sukoshi-Fushigi”, soit “Une nuit à Shinjuku est toujours Sukoshi-Fushigi”. Cette expression, que l’on doit à Fujiko F. Fujio, l’auteur de Doraemon, sous-entend le mystère, voire de la science-fiction.

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« Technology, to enjoy the season » (via une pub pour Uniqlo en hiver 2016)

Et elle résume bien une autre thématique importante de l’esthétique et de l’idée de la ville transparaissant dans les vidéos de Perfume : la ville, selon le groupe, est technologique, et anticipe l’avenir. On l’a dit plus haut, le numérique est présent très tôt dans l’image du trio, avec les clips de love the world ou d’Electro World. Mais c’est avec les progrès de l’imagerie de synthèse plus récent que cet imaginaire peut vraiment exploser. L’esprit technologique du groupe s’exprime alors discrètement sous forme d’ajout de formes en post production dans FLASH, dont les volumes empruntent également au futurisme italien, ou via l’omniprésence d’écrans dans la pub pas du tout déguisée pour les mini glaces Pino dans Secret Secret.

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Et elle est franchement plus présente dans les vidéos de FAKE IT, de part l’utilisation de techniques peu communes dans le clip musical (comme le bullet time et une qualité d’image très haute définition similaire à celle utilisée pour le tournage d’événements live, mais aussi par les éléments de décors évoquant la domotique), et évidemment de Spring of Life, où les filles deviennent carrément des cyborgs, interagissant directement avec leur environnement de manière connectée et organique.

De la désurbanisation au post-urbain

Cette transition vers la post-humanité souligne également une autre constante dans la clipographie de Perfume : les villes des clips sont quasiment toutes vides d’êtres humains autres que les membres du groupe. Si on peut y voir une volonté purement marketing de ne mettre en avant que le trio à l’écran, les prospectivistes qui sommeillent en nous veulent aller plus loin. L’idée d’une ville vidée de ses habitants – soit parce qu’ils sont partis vivre dans la pampa grâce à la robotisation du travail comme dans Demain les chiens de Clifford Simak, soit parce qu’il y a eu une grosse catastrophe comme dans Shinsekai Yori – est une constante de la fiction d’anticipation. Le rôle socio-économico-culturel de la ville n’a plus de sens, donc on l’abandonne pour un mode de vie plus en phase avec la nature.

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La fake city d’une pub Ora2

Compte tenu des affinités de Perfume avec cette thématique, il n’est pas anodin de voir des clips où la ville est totalement absente. Il peut s’agir d’une forme de dystopie où tout est fait de murs transparents, comme dans 1mm. Ou encore de mises en scène très instagramables, comme dans Kasuka na Kaori, où la trace de l’humain reste visible grâce à différents indices (charrette, voiture, bibliothèque, malle, caravane…)

Surtout, on notera le très paradoxal Relax in the City, tourné au drone, sur la côte, sans aucune ville visible à l’horizon. Seul élément rappelant le mode de vie citadin : une unité d’habitation, transparente encore, meublée très sommairement. De fait, la chanson ne parle pas à proprement parler d’une ville où se relaxer, mais plutôt des éléments qui participent à la relaxation urbaine : un endroit confortable un peu éloigné des lumières de la ville, avec une place pour l’être cher. La notion de ville mise en image ici semble donc être plus personnelle et est libre à interprétation – est-ce qu’une ville est une entité administrative répondant à une définition stricte, ou est-ce qu’un ensemble de personnes, même un couple, peut être vu comme une ville ?

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Le groupe étant issu de métropoles – Hiroshima puis Tokyo – il n’est pas surprenant de voir que la ville prend une part importante dans l’imaginaire vidéo de Perfume. Ses différentes représentations font désormais autant partie de l’univers du trio, au même titre que les tenues ou leurs chorégraphies… Si les discours exposés dans leurs clips ne sont pas fondamentalement révolutionnaires, ils participent à construire cet univers  propre ,qui s’est affiné au fil des années. Après un temps où la ville ludifiée puis la frontière entre numérique et monde physique, étaient au coeur de son imagerie, il semblerait que Perfume se dirige vers une esthétique simplifiée – tendant davantage vers des décors épurés, offerts notamment par les environnements naturels. Les singles à venir – qui ne devraient pas tarder, le trio ayant récemment terminé sa tournée de promotion de Cosmic Explorer – devraient bientôt nous en dire plus.

Ci-dessous, retrouvez la playlist des clips mentionnés dans le présent billet :

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