Quoi de mieux pour se remettre dans le bain de la prospective urbaine, qu’un séminaire consacré à la place croissante du numérique dans le « génie urbain » ? Il y a deux semaines se tenait à Paris l’Université d’Eté 2012 de l’Ecole des Ingénieurs de la Ville de Paris (qui propose d’ailleurs un mastère spécialisé sur le sujet), afin de décrypter les nouveaux horizons qui s’ouvrent pour les praticiens de la ville – en particulier la fameuse Smart City, qui était à l’honneur de la dernière journée du programme.

Avec quelques journées de retard (le temps de remettre la prospective en marche…), voici quelques rebonds sur ce qu’on y a entendu, et ce que ça nous a inspiré. Une large partie des interventions étant assez technico-pratiques (génie urbain oblige), on s’arrêtera plus précisément sur la stimulante introduction d’Antoine Picon (qui remplaçait Serge Wachter à la volée), résumant nombre d’enjeux évoqués et partagés dans nos colonnes. « La ville numérique, entre utopie et réalité » : un décryptage auquel nous ne pouvons que souscrire, dans la défense d’une lecture laïque des technologies urbaines, qui s’évite l’impasse d’une projection prophétique soit naïve, soit paranoïaque (cf. K comme Kafkaïen dans notre Abécédaire de la ville astucieuse).

Cette grille de lecture implique d’abord de déconstruire les mythes qui se rattachent au numérique, et dont Antoine Picon se fait un temps l’historien, rappelant que « la technique ne modifie pas directement l’espace urbain. Elle vient réécrire la ville, mais pas en termes physiques : en rajoutant des couches supplémentaires. » De ce malentendu découlent les nombreuses utopies erronées qui peuplent la (jeune) histoire du numérique urbain : prenons l’exemple de Joel Kotkin, qui prophétisait « la fin de la ville dense » grâce au pouvoir des télécommunications…

Inutile de préciser que la ville moderne a pris le chemin inverse : celui de la re-métropolisation et de la Global City chère à Saskia Sassen. Dès lors, « si les utopies sont démenties par la réalités », quel est le véritable impact des technologies sur la ville ? En se gardant bien de toute affirmation : « nous ne sommes qu’au stade des hypothèses »…

Stimulations urbaines

Premier décryptage proposé par Antoine Picon : l’arrivée du temps réel transforme la nature même de la ville. Elle n’est plus un système « peuplé d’objets, mais peuplée d’événements » : je sais en temps réel, ce qu’il s’y passe / où ça se passe / avec qui ça se passe. Ce changement de paradigme illustre une superbe citation (de Jacques Levy ?) : « le bit est un atome de circonstance », soit la matière première d’une « festivalisation » de la ville – ou plutôt de son accélération, le numérique n’étant pas seul coupable de cette évolution. Ce lien entre instantanéïté et événementiel n’est en effet pas nouveau : on pensera par exemple à la superbe Instant City, une ville foraine et nomade au nom évocateur, proposée dans les années 60 par le collectif Archigram et qui préfigurait en quelque sorte la récente tendance des flashmobs urbains…

La ville contemporaine est une donc ville événementialiste, « comme s’il ne pouvait y avoir de projet urbain qu’avec de l’événement. On y promet des scénarios, pas des plans. » D’où le « comeback des architectes », auxquels on ajoutera d’autres metteurs en scène de l’espace urbain (scénographes, etc), et surtout l’essor récent de compétences spécifiques de scénarisation des territoires : storytelling, marketing territorial, identité-lumière, etc. Un essor qui a certes un intérêt s’il peut rendre la ville plus désirable, mais dont le « brouillage entre promesses et réalité pose problème ». Inquiétude amplement partagée, tant cette mise en scène des territoires peut parfois faire office de cache-misère à la pauvreté urbanistique contemporaine

Opportunismes et égocentrismes

Quelque soient ses formes, cette évolution de la ville fait écho à une autre tendance citée par le chercheur : « le numérique est inséparable d’un changement de la perception que nous avons de ce qu’est un individu ; c’est une véritable révolution anthropologique. » On passe ainsi d’un individu considéré comme un « atome » à sa redéfinition en tant que « réseau » (ce qu’illustrent trivialement l’essor des réseaux sociaux) L’individu est désormais « pensable en tant qu’environnement, en tant qu’écosystème » autour duquel se développe la ville numérique et ses ramifications. Car « le sujet de l’expérience urbaine est en train de changer », et doit dorénavant répondre à cette « nouvelle condition de l’homme urbain » ; avec des conséquences encore difficiles à estimer.

Ces « égocentrismes », comme les appelle Bruno Marzloff, sont mélioratifs, puisqu’il sont à la source des « opportunismes » (encore Marzloff) qui permettent au citadin de jongler entre les modes et les pratiques en fonction de ses besoins, et ainsi d’échapper aux contraintes et complexités du contexte urbain. Mais dans le même temps, cette individualisation se traduit très concrètement par l’émergence de nouveaux outils et dispositifs d’interaction, par nature égocentrée, et dont la réalité augmentée fait évidemment partie.

En élargissant le champ de perception de l’homme-cyborg, celle-ci répond en effet à l’une des problématiques majeures posées par « l’omniprésence de l’électronique » dans les espaces urbains, autant publics que privés, tient en une simple question : « comment aller au-delà de l’écran ? » Si la réalité augmentée est une réponse prometteuse (ou plutôt une promesse prometteuse…), elle révèle aussi « la bataille assez profonde entre dimensions civiques et commerciales ». En témoigne le cliché ci-dessous censé vanter le potentiel de l’application MetroParis, mais où nous ne voyons qu’un amas de 4×3 virtuels… Une forme d’infobésité, voire colonialisme publicitaire qu’il s’agira de périmétrer et de canaliser, en s’interrogeant notamment sur la territorialité de ces espaces augmentés. Cette situation fait évidemment écho au point évoqué plus haut : la ville événementielle n’est-elle pas, par nature, une ville publicisée ? C’est presque son prolongement naturel. Dès lors, est-il nécessaire de lutter, ou bien n’est-ce qu’une vaine posture de plus ? (sur le sujet) Antoine Picon ne répondra pas à cette question, mais confie sa vive inquiétude…

Simulacres de gouvernance

Cette publicarisation de l’espace urbain se traduit aussi dans les stratégies de développement urbain, notamment autour d’une idée déjà ancienne : « la vraie plusvalue se trouve dans la matière grise ». Cette considération, qu’on ne remettra pas ici en cause, se traduit par l’essor des « knowledge cluster » et autres (pâles) imitations de la Silicon Valley. Antoine Picon y voit une « situation utopique », qui plus est génératrice de « polarisations excessives ». De surcroît, loin de toujours tisser des liens sur le territoire, le numérique peut aussi le déstructurer : ainsi, « la City de Londres est mieux connectée à Wall Street qu’à sa banlieue directe », ce que les géographes ont baptisé « tunnel effect ».

On comprend bien, dans cet exemple, ce que peut provoquer de négatif cet aveuglement des gouvernants face au numérique et ses promesses idéalisées. Ces « nouvelles ségrégations » se traduisent enfin et surtout dans les processus de gouvernance. Le numérique « transforme la représentation et la visibilité », certes ; « mais qu’est-ce qui est visible, et par qui ? ». Épineuse question. On retrouve là une réflexion assez commune dans le domaine, mais trop souvent évacuée (pour aller plus loin : La ville sensible, ou l’art des contestations, compte-rendu de la journée Read\Write City)

La tentation du « rêve cybernétique » est grande, de « faire marcher la ville de manière huilée » : attention à ne pas foncer dans le mur ! Et de ne pas oublier que ces questions sont aussi et surtout d’ordre politique, au sens noble du terme. Tout se résume dans la conclusion de cette sémillante introduction : « on pense faire de la technique, mais en réalité : on fait du politique et du social. » True story, bro’.

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Merci à l’EIVP pour cet accueil ! Nous aurions voulu produire plus de billets, mais divers petits soucis d’allumage nous ont contraint à se limiter à ce gros billet. Toutefois, les actes du séminaire seront prochainement publiés par l’école : vous y trouverez tout ce qui manque ici ! (soit cinq demi-journées d’échanges de haut-vol, ce qui n’est pas rien sur la ville numérique…)

Une réponse à “[rebonds] Le petit génie du numérique urbain (EIVP 2012)”
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