« The biopolis » : quand Harvard et le CRI réinventent la ville de Paris

Le 20 décembre 2016 - Par qui vous parle de , , dans parmi lesquels

Nous avons aujourd’hui le plaisir d’accueillir la plume de Magda Maaoui – doctorante en urbanisme à l’université Columbia. Ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Lyon (2010) et agrégée de géographie (2016), elle possède un Master de Géographie, Systèmes Territoriaux, Aide à la Décision, Environnement (2014). Ses thèmes de recherche portent sur la ségrégation socio-spatiale, l’accès au logement, la gentrification, la périurbanisation de la pauvreté, les mobilités, l’urbanisme nord-américain et européen. Durant l’été 2015, elle a été conviée au pin up final des élèves d’une école d’été pas comme les autres à la Mairie de Paris, mêlant urbanisme et biologie.

« Les villes aussi se croient l’œuvre de l’esprit ou du hasard, mais ni l’un ni l’autre ne suffisent pour faire tenir debout leurs murs. Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses sept ou soixante-dix-sept merveilles, mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions. »

C’est par ces mots consignés dans Les Villes Invisibles qu’Italo Calvino définit le paradoxe de l’utopie, tendue entre désir et faisabilité. À la fois non réalisée mais déjà discours sur la ville – et de là : action sur la ville.

Des utopies urbaines jaillissent donc peut-être de véritables sources de transformation sur une ville ? C’est le pari que se sont lancés les élèves de la Harvard Summer School, accueillie au cours de l’été 2015 par le Centre de Recherches Interdisciplinaires de Paris. Le 29 juillet 2015, après huit semaines d’études intensives, douze équipes étudiantes aux effectifs transatlantiques présentaient à la Mairie de Paris leur vision utopique de la ville, devant un public composé d’étudiants, de professeurs parisiens et de Marie-Christine Lemardeley, adjointe à la Mairie de Paris pour le pôle vie étudiante et recherche.

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Photo 1 : Groupe d’étudiants défendant leur projet à la Mairie de Paris (gauche) ; Photo 2 : Marie-Christine Lemardeley rappelle le caractère innovant de cette école d’été interdisciplinaire, et appelle à poursuivre l’effort (droite).

Une initiative fondée sur les liens étroits entre biologie et urbanisme

L’initiative transatlantique célébrait une approche innovante du projet urbain. En optant pour une entrée interdisciplinaire, les professeurs-biologistes responsables du programme, Robert Lue, Alain Viel, et François Taddei, aidés d’Adam Tanaka, doctorant en urbanisme, et Julien Barrère, inscrivaient délibérément leur démarche dans un questionnement qui a fait couler beaucoup d’encre.

L’alliance entre biologie et urbanisme n’est pas neuve. Il est juste de rappeler ici les pères fondateurs de l’École de Chicago. Et le nom retenu pour la plateforme en ligne qui présente l’intégralité des travaux étudiants est une célébration affichée de Patrick Geddes (1854-1932) et son concept de « biopolis ». Ce scientifique de formation, spécialisé en botanique, zoologie, géologie et chimie, se passionne peu à peu pour la formation et le développement des villes. Il décide alors de se consacrer à l’analyse urbaine, en commençant par une étude des quartiers pauvres d’Edimbourg.

Sa pensée tourne autour d’un concept quasi-intraduisible en français: le mot « civics », qui a été traduit par « polistique »1 afin de ne pas lui ôter l’écho de la polis, référence à la conception grecque de la cité-État composée de citoyens libres et autonomes, et qui confère à l’urbanisme une dimension certes politique, mais avant tout éthique. Geddes est sans doute la référence la plus importante en ce qui concerne le croisement entre biologie et urbanisme, parce qu’il ne se contente pas, comme ses pairs ou successeurs, de traiter la ville comme entité organique. Sa théorie de la ville va encore plus loin et invoque des théories spécifiques à l’évolution et à l’écologie, deux champs encore avant-gardistes à la fin du XIXe siècle2.

On peut également faire référence à Great Streets (1993) d’Allan Jacobs*, à l’époque professeur à l’université de Berkeley, dont les célèbres cinquante croquis de plans de rues font penser à une cartographie de vaisseaux sanguins. De même, l’écho fait à l’application du concept de Ville Intelligente ou Smart City* ((Antoine Picon, Smart Cities. Théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, Éditions B2, 2013.)) dans le champ de l’urbanisme français est évident. Et pour finir, quant aux tenants de l’intervention localisée, on pense aux fondateurs du plus récent Tactical Urbanism ou des tendances plus ciblées comme l’acupuncture urbaine.

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Juxtaposition entre le tissu réticulaire des quartiers de Paris et les réseaux d’artères, veines et capillaires du corps humain.

Toutefois, si le corpus enseigné visait à conjuguer les lois de biologie fondamentale (telles que la sélection naturelle, les mutations adaptatives et la génération de réseaux) aux grands classiques de théorie urbaine, toute la place était laissée à l’imagination et à l’initiative libre de construire des projets de fin de cycles visant à améliorer la qualité de la vie parisienne. La coordination des projets s’est effectuée tout au long des huit semaines d’études. Elle a été associée à des modèles de cours très organiques : les séances de travail avaient pour objectif de mettre la ville à nu, en initiant les participants à l’urbex, à l’observation d’espaces publics, au maniement d’archives historiques et aux techniques du documentaire et de l’animation – puisque chaque équipe devait défendre son projet par une vidéo.

Condensé des initiatives proposées par les étudiants

J’ai choisi ici d’aborder les propositions d’élèves en fonction du coefficient de corrélation entre lois biologiques et principes d’urbanisme, pour souligner le degré croissant d’exploration conceptuelle dans les projets présentés :

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Schéma d’acteurs expliquant le procédé de l’échange intergénérationnel, à lire à la lumière du second schéma, portant cette fois sur le principe de traduction de signaux dans les cellules.

Parlons bien, parlons faisabilité ! De la ruche à idées à la Feasible Power House

Concernant la « Smart City », les membres du programme l’ont définie de la façon suivante :

« urban development model that enhances not just the physical infrastructure of a city, but also the intellectual and social capital of its residents. The participatory elements of this model seek to foster the collective intelligence of the population in a manner that is broadly inclusive and oriented towards innovative problem solving »3.

Afin de s’inscrire dans cette définition, le paradigme participatif a notamment été suivi par les groupes d’élèves en rencontrant plusieurs acteurs et organismes de l’aménagement parisien – entre autres la SYCTOM (Agence métropolitaine des déchets ménagers), l’APUR (Atelier Parisien d’Urbanisme) et l’ENVAC (pionnier des systèmes automatisés de collecte des déchets). De plus, certains projets incluaient dans leur version longue un plan de construction pro forma (c’est-à-dire avec un budget prospectif destiné à réduire les coûts de mise en place – tournant alors autour de 25 000 €).

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Ci-dessus : deux dimensions présentent dans les projets exposés, qui rappellent très précisément le souci du travail semi-professionnel opéré par les élèves. D’un côté, le calendrier prospectif pour le lancement de l’initiative ; De l’autre, une esquisse de la nouvelle trame viaire pour la Petite Ceinture une fois les travaux achevés.

Malgré l’effort poussé de professionnalisme de ces travaux, il serait intéressant de poursuivre diverses initiatives qui ont germé dans le cadre de cette Summer School. Du point de vue de la faisabilité des projets, on peut notamment suggérer la pertinence d’action de quelques acteurs inscrits dans l’urbanisme local ou micro local. Dès lors, une liste non exhaustive d’institutions se dégage : la REcyclerie (pour le traitement ludique des déchets), les MJC d’arrondissements (pour l’intergénérationnel et l’inclusion sociale), les acteurs du Paris without Cars (pour les mobilités douces), le collectif Les Jardins du Ruisseau (pour la végétalisation de la Petite Ceinture), les acteurs du budget participatif (pour les projets sociaux à l’échelle des mairies…

Conclusions liminaires

Alors, les principes de la biologie peuvent-ils être mis au service d’un Paris meilleur, d’une plus grande participation citoyenne, de quartiers plus inclusifs, de mobilités plus douces, d’une ville mieux connectée et d’espaces verts plus nombreux ?

Il semblerait en effet qu’une multitude de pistes fécondes se dégage au sein de ce champ d’action particulier. Déjà, il est important de saluer une école d’été qui ne choisit pas d’emblée une approche de muséification de la ville, biais si tentant. Cette véritable investigation des ressorts de Paris en tant que ville intelligente mériterait, lors de prochaines sessions, une ouverture encore plus grande vers tous les territoires du Grand Paris, inauguré au 1er janvier 2016.

En un mot, les étudiants de la Harvard Summer School en ont rêvé. Il ne reste plus qu’à faire de ces rêves une réalité… Les futures promotions de cette école d’été, à commencer par celle de l’été 2017, poursuivront l’effort. Et le relatif succès du budget participatif porté par la mairie de Paris en 2016 montre ainsi que ce type d’utopies est en bonne voie de réalisation !

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Pour aller plus loin: thebiopolis.com (Archive en ligne de propositions d’élèves).
Nos grands remerciements à Adam Tanaka (Harvard Graduate School of Design).

Crédits photographiques: CRI – Harvard Summer School.

  1. Françoise Choay (dir.), L’Urbanisme : utopies et réalités (1965), Point Essais, 2014. Elle y traduit une conférence donnée par Geddes en 1904, à l’occasion de laquelle il définit ce concept-clé pour comprendre sa pensée. []
  2. Volker M. Welter, Biopolis. Patrick Geddes and the City of Life, MIT Press, 2003. []
  3. comprendre : « modèle de développement urbain qui améliore non seulement l’infrastructure physique de la ville, mais aussi le capital intellectuel et social de ses habitants. Les éléments participatifs de ce modèle entendent encourager l’intelligence collective de la population d’une façon qui soit largement inclusive et orientée vers de la résolution innovante des problèmes «  []

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20 décembre 2016

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