Un abécédaire de la ville astucieuse (3/5)

Le 24 mai 2012 - Par qui vous parle de , , ,

La saga de la ville astucieuse continue ! Mais trêve de bavardages inutiles, et rentrons directement dans le vif du sujet. Et au besoin, vous pouvez bien évidemment retrouver les autres parties de l’abécédaire :

  • de A à E comme dans : Agile, Biodiversion, Cautèle (et Clever), DIY et Enjaillement
  • de F à J comme dans : Foutraque, Grassouillette, Hédonisme (et Hacking), Irrévérencieuse et Jacuzzi
  • de P à T : à venir
  • de U à Z : à venir

Note : nous ne les avons pas utilisés ici, mais notez ces quelques jolis mots proposés par Emile Hooge, toujours lui, qui mériteraient de figurer dans un prochain abécédaire : O comme Oxymore (génial), et N comme Nourricière et Narratrice… Pour une prochaine fois ?

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K comme Kafkaïen

« Oppressant, absurde et cauchemardesque » : la vision kafkaïenne renvoie ici à l’immuable paranoïa qui règne autour de chaque technologie émergente. Logiquement, ce sont actuellement les smartphones et les capteurs urbains qu’on montre trop hâtivement du doigt, les rendant coupables de toutes les maux du monde à venir. Cette approche, outre sa relative faiblesse d’esprit (OUAIS), pose un souci dès lors qu’elle devient un frein à la résolution des défis urbains – résolution qui peut *notamment* s’appuyer sur le numérique.

Prenons ce titre de Courrier International : « Big Brother au service de la nature », où il n’est absolument pas question de surveillance autoritaire, mais simplement d’usages astucieux des smartphones au profit d’une cartographie collaborative de la biodiversité. C’est avec ce genre de titre qu’on refroidira les ardeurs des citoyens trop méfiants à l’égard des technologies – mais n’oublions pas qu’une certaine prudence reste nécessaire sur le sujet ; c’est notamment ce que nous expliquions avec C comme Cautèle.

Allégorie de la ville kafkaïenne (à gauche) et de la ville astucieuse (à droite)
On est quand même mieux au chaud à refaire le monde, non ? 

Plutôt que de flipper sans que cela ne soit forcément justifié, il est au contraire urgent de démocratiser certains possibles numériques. Et cela passe par une posture à la fois volontariste et dans le même temps plus sereine sur le sujet. On s’inspirera notamment de cette vision plus raisonnée, empruntée à la philosophe politique Cynthia Fleury (dont on use et abuse régulièrement) :

[…] Sortir du piège de la catastrophe est essentiel. Sortir du piège de l’utopie aussi.

Je ne veux pas entrer dans le « double bind » d’une projection prophétique qui serait, soit auto-réalisatrice de la catastrophe, soit naïvement utopique et donc euphémisante des tragédies effectives. Comment s’en sort-on ? En bâtissant un imaginaire et des stratégies de combat.

On reprendra donc cette maxime à notre compte, pour militer en faveur d’une approche plus « laïque » des technologies de la communication. Ne pas se laisser ralentir par de supposées dérives, mais sans pour autant se laisser aveugler par leurs promesses exagérément positives, et dont la ville intelligente est l’avatar urbanistique…

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Par contre, nous ne citerons pas K comme Kassos, comme l’avait proposé Pierre Mallet pour évoquer les teubotopies, ces utopies urbaines imaginées par et pour les teubés. Pour la simple et bonne raison, comme il le précise lui-même, qu’il n’y a « rien de plus cassos que d’écrire cassos avec un K. » Quelle sagesse. On vous a aussi évité K comme Kawaii, ne nous remerciez pas.

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L comme LOL / lulz

Nous aurions pu directement parler de L comme Ludique et Ludification, voire « Urba Ludens », en écho à cette « ville ludique » qu’on invoque en pilier de la triforce de la ville astucieuse. Mais c’aurait été trop facile, et surtout on a déjà abordé le sujet avec E comme Enjaillement ou H comme Hédonisme. Parlons plutôt d’une des *nombreuses* sous-cultures que l’on met dans ce grand ensemble du ludique : la culture lulz, qui trouve son origine de la culture LOL. Petite explication.

Au départ, il y a donc la culture lol, qui aura été le tag clignotant des années 2007-2010, décrivant cette « webculture » savamment brossée par les journalistes Titiou Lecoq et Diane Lisarelli. En France, la culture LOL a été « théorisée », si l’on peut dire, par des gens comme Vincent Glad sur BienBienBien (« une sorte de douzième art, une sous-culture foisonnante peuplée de héros dérisoires »), puis sur Slate (« l’ensemble des pratiques des internautes à visée humoristique aboutissant à la création d’une sous-culture »).

Un « template » EXPLOITABLE, permettant à tous de créer son propre LOL.
Ici, le Rage Guy.

Mais ce n’est pas tant dans sa dimension comique que le LOL fait sens, mais plutôt dans la production collaborative qui préside à la construction de cette sous-culture, par itérations permanentes à coup de simples détournements par n’importe quel internaute. C’est précisément cette culture du détournement, souvent moche et graveleux, qui doit inspirer la ville astucieuse, notamment à travers le Hacking urbain et l’Irrévérence (cf. parties H et I de cet abécédaire)

ATTENTION : il ne s’agit pas d’inciter les acteurs urbains à récupérer la progéniture engendrée par cette culture (les « mèmes», voire ci-dessous), mais d’insuffler cet esprit du hacking cracra dans les consciences des habitants, pour les inviter à produire facilement leurs propres détournements furtifs et insolents. En termes pratiques, cela pourrait donner des choses comme ces guérillas urbaines proposées par Florian Rivière ; ou du moins sa version plus pacifiste, le Service d’Aménagement Sauvage.

C’est d’ailleurs pour souligner cette nécessaire irrévérence que l’on préférera parler de lulz plutôt que de LOL, ce dernier s’étant profondément institutionnalisé, récupéré par tous les médias traditionnels, qui glissent sous ce terme tout ce qui a trait, de prêt ou de loin, à la webculture.  A la différence de son homologue, le lulz se définit volontairement comme une forme « corrompue et subversive » du LOL, un cousin « souvent teinté de méchanceté. »

Lulz is the one good reason to do anything, from trolling to rape. After every action taken, you must make the epilogic dubious disclaimer: « I did it for the lulz ».

Alors tant pis si la culture LOL est depuis longtemps tombé dans le mainstream (coupable aussi, une entreprise comme 9gag qui usurpe ce qui donnait au LOL tout son piquant, ou des connards dans ce genre). Justement parce qu’elle est post-ironique, et qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer. Il reste pour nous à s’en inspirer, c’est-à-dire à insuffler dans la pensée urbanistique les codes et valeurs de cette culture du « braquage » furtif du quotidien. Comme l’expliquait Vincent Glad lors de la conférence MDR, le rire et le web, rapportée par InternetActu:

Aujourd’hui, cette contestation s’exprime peut être moins par son contenu que par ses méthodes, proches du hacking : “Le LOL, c’est le hacking de l’économie de l’attention”

Les observateurs de cette culture, ou ceux qui comme nous sont tombés là-dedans il y a un moment, auront d’ailleurs noté que cette culture du détournement se veut le reflet d’une génération post-ironique qui, à défaut d’être « engagée » au sens traditionnel du terme, n’en représente pas moins une force contestataire de poids (à lire, ce très long récapitualif de la LOL Story : d’une culture d’initiés à une génération contestataire)

Il n’est d’ailleurs pas étonnant, a-t-il précisé, que le mouvement Anonymous soit né, lui aussi, sur 4Chan [ce forum qu’on a souvent appelé la “poubelle du net”]. Il y a un lien entre la culture LOL, Anonymous et les “indignés” de Wall Street (qui utilisent comme Anonymous le fameux “masque de Guy Fawkes” popularisé par la BD et le film V pour Vendetta).

Ces différents mouvements illustrent peut être, chacun à leur manière, l’impression persistante qu’on ne peut pas vraiment changer les choses, juste marquer son rejet par des manifestations sans programme précis, ou par des actions humoristiques déstabilisant l’ordre établi.

Diluer les cultures LOL et lulz dans le rapport des citadins à leur environnement, c’est donc aussi leur donner les clés pour décloisonner leur posture d’action dans et sur la ville. C’est un chantier immense, et qui mériterait d’ailleurs de ne *pas* être lancé, puisqu’il se diffusera naturellement par lui-même, à travers la démocratisation désormais acquise de la culture LOL (mais pas du lulz, qui est pourtant le plus intéressant et le plus corrosif). Il nous semblait toutefois nécessaire de l’accompagner et d’en poser ici les prémisses, avant d’ouvrir d’autres sujets (ou ateliers ?) sur ce que pourrait être la « 4chanisation » de l’espace urbain. Avec toi ?

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Bonus : les connaisseurs l’auront remarqué, mais cette webculture est l’un des fondements de [pop-up] urbain. Ce n’est pas pour rien si notre logo provient d’un détournement du célèbre Nighthawks d’Edward Hopper, qui se voit envahi par un avatar emblématique du mème animalier : le « Fuck You, I’m an anteater »

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M comme Mèmétique

On est ici dans la directe continuité de la culture LOL / lulz évoqué juste au-dessus. La mèmétique désigne plus ou moins la science des « mèmes ». Mème ? Oui, l’orthographe est la bonne. Et si ce terme reste un peu moins connu que son cousin le LOL, il n’en est pas moins régulièrement utilisé depuis quelques années dans des médias généralistes souhaitant faire plus sérieux. Les mèmes sont en effet la description théorique de cette webculture du détournement.

Proposé par le biologiste Richard Dawkins dans les années 70, un mème désigne à l’origine « un élément culturel reconnaissable (un concept, une habitude, une information, un phénomène, une attitude, etc.), répliqué et transmis par l’imitation du comportement d’un individu par d’autres individus, ou par un quelconque autre moyen non-génétique » [d’où son nom, puisque le mème est un miroir du gène]

C’est précisément ce procédé itératif qui l’a amené à s’appliquer à la culture LOL, dont le fondement est justement sa viralité.

Le terme mème internet est utilisé pour décrire un élément, un phénomène, repris et décliné en masse sur internet. C’est une acception récente du terme mème, qui définit ce phénomène dans sa globalité. […] Ce mème peut être propagé par plusieurs personnes par le biais de réseaux sociaux, de blogs, de messageries instantanées, d’actualité, et autres services internet. Un mème internet peut parfois changer avec le temps, par hasard ou du fait d’un commentaire, d’imitations ou d’une parodie.

On retrouve donc tout ce qui a été décrit plus haut. Inutile donc d’en rajouter, et venons-en directement à la mèmétique. Celle-ci étudie donc, vous l’aurez compris, la manière dont se diffuse un élément culturel d’un groupe à l’autre, et notamment la manière dont ils muent au cours de cette diffusion. Une sorte de téléphone arabe, donc :

La dérive mémétique se définit comme le processus par lequel une idée ou mème se transforme lors de sa transmission d’une personne à l’autre. Très rares sont les mèmes montrant une inertie mémétique forte, qui est la capacité d’un mème à être transmis de la même façon.

Et, de la même façon que la culture lulz pourrait inspirer de nouvelles pratiques de détournements urbains, nous pensons que la mèmétique peut être appliquée à la compréhension des urbanités, et de leurs évolutions. Mais encore une fois, pas question de reprendre les mèmes eux-mêmes ; mais plutôt d’en retirer la substantifique moelle pour l’appliquer à l’univers qui nous intéresse : les tendances urbanistiques.

« Les villes rêvent d’autres villes », écrit Franco La Cecla dans Contre l’architecture. Dit autrement : les territoires s’observent, se jaugent… et finalement s’imitent, ou du moins s’inspirent mutuellement. Ce « benchmark » territorial est une réalité depuis des décennies, voire des siècles ; mais il connaît, avec le développement conjoint du marketing territorial et des nouvelles technologies, un essor récent qui invite à réfléchir à ses incidences en termes de morphogenèse de la ville [ndrl : c’est précisément notre job, que d’accompagner les acteurs urbains dans ce benchmark global et son exploitation locale]

La fabrique de la ville s’appuie en effet sur ces imitations plus ou moins fidèle de « ce qui se fait fait ailleurs » : en termes de bonnes pratiques écoresponsables, de mobilités innovantes, d’imaginaires *cool* et *tendance*, de projets urbanistiques emblématiques, etc. La diffusion, la reproduction puis la réappropriation des PARK(ing) days à la française en est un excellent exemple. Ce faisant, les villes se développent dans un jeu d’échos plus ou moins brouillés, façonnant une urbanité globalisée loin d’être homogène, puisque métamorphosée par ses multiples résonances.

Il apparaît donc nécessaire, si l’on souhaite affiner la compréhension de ces urbanités, de construire une « mèmétique de la ville » qui s’attacherait donc à comprendre comment, par quels moyens et avec quelles conséquences se diffusent des nouvelles tendances urbaines. Nous en reparlerons très prochainement : ce concept de « mèmétique de la ville » a été formulé en partenariat avec Edouard Fouquier, urbaniste spécialiste de la ville chinoise (ville mèmétique s’il en est !), et chargé d’étude au sein de Thema SA. Nous vous proposerons donc prochainement un texte à quatre mains sur le sujet, qui approfondira le concept de « mèmétique de la ville » dont n’avons ici fait que brosser les premiers contours. En attendant de faire entrer la discipline dans les programmes de géographie ?

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N comme Narcissique

C’est alerté par un twitt de Raphaël Suire, citant une intervention du géographe Allen Scott lors des Septièmes journées de la Proximité, que nous nous sommes mis en quêtes de la ville narcissique. Résumons.

D’après une rapide lecture des verbatims restitués avec le hashtag #prxmtl, Allen Scott proposerait de démystifier la figure si caricaturale de la « ville créative », rappelant au passage qu’une ville est *par définition* un territoire de créativité :

En contrepoint, Allen Scott a développé l’idée d’une « troisième vague » de villes émergentes, dont on doit confesser ne pas savoir exactement de quoi il retourne.

On se contentera donc de s’inspirer de ce livetwitt outre-atlante pour invoquer, pourquoi pas, un N comme Nouvelle Vague, mouvement cinématographique dont on se rappellera que les centres d’intérêt étaient précisément « le changement de société et de mœurs, le désir de transformer le cinéma et de rompre avec le passé« . Par analogie avec le mouvement urbanistique proposé (entre autres) dans cet abécédaire, on se reportera donc à P comme Palimpseste (à venir), mais aussi à P comme Panne d’imaginaires (cf. notre positionnement)

Plus généralement,

Les films de la nouvelle vague sont aussi caractérisés par leurs héros. Une étude menée sur 18 films de la nouvelle vague montre que les héros sont jeunes et contemporains. Ce sont des gens ordinaires qui ne s’occupent que de leurs affaires personnelles. Ils sont en quête d’indépendance. Ils sont souvent oisifs, n’ont pas peur d’enfreindre la loi, sont indifférents à la société et à la famille et sont en quête d’amour.

Ce qui nous ramène à N comme Narcissisme. Selon Allen Scott, la ville créative est celle de l’individualisme forcené, contre lequel devrait lutter cet autre urbanisme, centré sur les proximités, qu’il appelle de ses voeux.

On ne saurait le contredire. La ville créative est en effet un mythe franchement critiquable, qui vise à flatter l’égo de quelques privilégiés en leur promettant de fabriquer une ville sur-mesure, centrée sur leurs désirs. C’est ce qu’il faut à tout prix éviter. Faut-il pour autant jeter le narcissisme avec l’eau des urbanités ? Rappelons d’abord qu’il est « le fondement de la confiance en soi ». Ce n’est que « lorsqu’il est défaillant » qu’il devient le vice que l’on connait. La ville astucieuse *se doit* donc d’être narcissique, évidemment de manière raisonnée, si elle souhaite ne pas avoir à se courber devant ceux qui souhaiteraient la modeler à son image (cf. I comme Irrévérencieuse)

Plus globalement, et pour rester dans le même champ sémantique, on s’intéressera à l’Égocentrisme, tel que formulé par Bruno Marzloff du Groupe Chronos :

S’extraire de la routine pour s’alléger, trouver la surprise, la spontanéité ; une certaine forme d’égocentrisme – non pas du repli sur soi, mais du temps pour soi, de l’épanouissement personnel.

L’égocentrisme, c’est-à-dire le recentrement par le citadin sur ses propres besoins, n’est pas la posture égoïste que le terme laisserait supposer. Il faut même aider le citadin à être égocentrique, faisant écho à la valeur d’Hédonisme définie dans le précédent abécédaire. Et surtout à celle qui suit…

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O comme Onanirisme

On avait O comme Onirisme, évidemment. Mais on avait aussi O comme Onanisme, encore plus évidemment (merci la masturbanité). Et pour conclure cet abécédaire, on a choisi de ne pas choisir et de remixer les deux. Un mash-up sémantique qui donne donc O comme Onanirisme dont on peut lire cette très belle définition alternative : « Pratique du rêve solitaire et artisanal. » Une belle idée du flâneur urbain, non ?

Plus légèrement, rappelons qu’onanisme et onirisme se croisent principalement lors d’un rêve mouillé… De là à faire le lien avec la ville liquide dans laquelle nous baignons, il n’y a qu’un pas que nous franchissons avec plaisir pour conclure ce troisième abécédaire !

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