Le géant de l’industrie vidéoludique Ubisoft nous a agréablement surpris la semaine dernière en mettant en ligne le site promotionnel “We are Data” pour préparer la sortie prochaine du jeu Watch Dogs, porte-drapeau de l’hacktivisme urbain. Le plus étonnant dans cette campagne réside dans l’appropriation, par des professionnels du jeu vidéo, d’une problématique dont les rênes sont presque exclusivement tenues par des experts urbains (urbanistes, collectivités, opérateurs…). Ainsi, Ubisoft débarque intelligemment dans une sphère qui n’est pas la sienne : on ne peut que louer cette initiative neuve et pleine de fraîcheur.

Watch Dogs game

Watch Dogs, reflet du réel

Pour rappel, Watch Dogs met en scène Aiden Pearce, un pro de l’informatique en fuite qui se balade dans Chicago en hackant tout ce qui bouge. La ville est d’ailleurs un personnage à part entière : Watch Dogs raconte l’histoire d’une Smart City hyperconnectée, miroir à peine déformant des mutations que sont en train de vivre nos villes. Plus proche de la réalité que d’une dystopie fictive, les développeurs du jeu ont pour ambition de faire prendre conscience aux joueurs de la manière dont sont traitées les informations inhérentes à l’espace urbain, et les problématiques éthiques et politiques que cela soulève. L’essayiste américaine Annelee Newitz les a particulièrement bien explicité, en commentant les récentes révélations sur l’espionnage du gouvernement américain :

“Nous sommes passés de rêver d’un monde [dystopique] qui pourrait être réel, à accepter que nos rêves sont de dures réalités. [...] Notre sphère publique est aujourd’hui plus interprétable que jamais, grâce aux milliers de couches de données qui se sont installées telles des sédiments sur toute la surface de nos vies sociales. Et ce sont ceux qui ont le plus de pouvoir qui décident de ses interprétations. Or, pendant que nous ne regardions pas, la sphère publique est devenue l’objet d’une nouvelle interprétation [celle de la surveillance généralisée].”

We Are Data : visualiser le pouls de la ville

Le but de Watch Dogs est précisément “d’immerger” le joueur dans cette nouvelle interprétation de la ville. C’est aussi celui du site We are Data, pendant communicationnel du jeu. Le portail donne accès à trois villes : Paris, Londres et Berlin, où sont cartographiées l’ensemble des données publiques en accès libre (taux de chômage, activités des réseaux ferrés en temps réels, localisation des équipements urbains et hotspots Wi-Fi, etc.), mais aussi données privées basées sur des services géolocalisés tels que les twitts d’illustres inconnus qui pourraient être vous.

We are Data met ainsi en application les préceptes du “pouls de la ville”, concept évoqué depuis plusieurs années mais qui restait jusqu’alors le fruit d’expérimentations artistico-expérimentales. En l’intégrant dans une dimension communicationnelle, en résonance avec des problématiques éthiques fortes, Ubisoft lui donne un sens pédagogique inédit. Rendues accessibles, ces données montrent aux joueurs ce que beaucoup ignorent encore en tant que citadins. L’équipe de développement de We are Data souhaite ainsi provoquer un mouvement d’empowerment de la part de leur cible en leur faisant prendre conscience de la manière dont sont traitées les informations – dont les leurs…1

Le “smart video game” se renouvelle

Un discours qui ne nous est pas inconnu : les débats traditionnels sur la smart city finissent toujours par revenir à ces épineuses questions. Le scientifique Carlos Moreno, spécialiste du sujet, vient ainsi de publier un article que l’on ne peut que rattacher à l’énoncé vidéoludique d’Ubisoft : La technologie hacke la ville. Et si la ville hackait la technologie ?

“L’hyper-connectivité des individus à travers ce monde diffus crée aussi une nouvelle donne, jusqu’alors inconnue. Elle confère à ces citoyens sociaux connectés, parfois anonymes, au travers d’une photo, d’un tweet, d’un statut, une force qui passe du virtuel au réel lorsqu’il s’agit de s’exprimer sur la vie de la Cité, créant ainsi un contre-pouvoir civil fort.

Ce ne sont pas les innovations technologiques qui font que les villes deviennent intelligentes, mais il s’agit avant tout de mettre le citoyen au centre de toute démarche innovante. Oui, la technologie a hacké la Ville ; mais alors, le moment est venu de renverser la tendance et d’assumer un autre choix, celui de la Ville Vivante, de la « Ville Futée », ou encore de la ville fragile, impermanente, résiliente, dont nous parlons souvent !”

Vers un jeu vidéo (enfin) urbain ?

On se demandait il y a quelque temps quels étaient les paradigmes nécessaires pour développer “une bonne ville de jeu vidéo”. Cette définition pourrait bien être reconsidérée à l’aune de ces points de vue conjoints. D’un côté, Carlos Moreno défend le fait qu’il est aujourd’hui “temps de sortir de la vision utopiste de la ville vue comme un jeu vidéo, planifiée, simulée, vue comme une performance technologique [à l’instar d’un Sim City], là où les véritables enjeux sont de vie, de dynamique, de créativité, de participation, d’inclusion avant tout.”

De l’autre, Ubisoft et son jeu Watch Dogs montrent que le mode de développement de l’espace urbain vidéoludique peut changer et est en train de prendre une voie que l’on défend depuis longtemps : celle de l’interdisciplinarité.

Et si une “bonne” ville  vidéoludique représentait celle qui prend les problématiques urbaines réelles de front, en tentant d’y répondre d’une façon relativement décalée ? La plate-forme We are Data met d’autant mieux en lumière cet horizon. Sur la quinzaine de personnes ayant participé au développement du site, on compte ainsi des développeurs purs et durs, mais également des ingénieurs de l’éditeur de logiciels de sécurité Kaspersky, ainsi qu’une agence française de communication, BETC Digital. Dans le making of de We are Data, l’un des consultants techniques du cabinet, Frédéric Petitpont, explicite par exemple les difficultés rencontrées dans la mise en scène des réseaux de transports. Pour y répondre, les développeurs ont ainsi dû se familiariser avec des compétences disciplinaires spécifiquement urbaines :

“Ça nous a obligés à pousser nos recherches et à observer ce qui se faisait dans le secteur des transports. Au final, on a décidé d’utiliser le même standard que celui qui permet de gérer le réseau de métro de Portland.”

Big brother Xbox

L’interdisciplinarité au service de l’immersion

Voici le type d’initiatives que nous avions tenté de déceler lors de l’interview d’Aleksi Briclot, directeur artistique du jeu Remember me. Il est de plus en plus évident que “le jeu vidéo nécessite un développement complexe et pas tout à fait linéaire, qui implique de nombreux corps de métiers différents mais complémentaires”, expliquait-il ainsi, avant de rappeler que “le maître-mot restait le JEU”. Il ne faut pas perdre de vue le gameplay, qui demeure la priorité dans le développement d’un jeu vidéo.

Watch Dogs et son dérivé dédié à l’open data nous prouvent pourtant que des interactions entre les métiers du jeu vidéo et ceux d’autres univers – comme ceux de la communication ou de la ville – sont possibles et particulièrement enrichissants. Cette tendance engendre nécessairement des questions de gouvernance urbaine, et pousse ainsi à revoir les frontières actuelles entre les différents acteurs qui la composent. Et si les marques et les éditeurs de jeux vidéo fabriquaient la ville de demain ?

L’exemple de We Are Data prouve en tous cas que l’argument de l’immersion, si cher aux professionnels du jeu vidéo, repose aujourd’hui sur la capacité des développeurs à appréhender la complexité des mutations du monde, grâce à des partenariats pluridisciplinaires. Ou qui sait : peut-être se créera-t-il un jour, dans un studio de jeu vidéo, un pôle R&D où les sciences de la ville auront une place de choix ?

  1. Comment ne pas y voir, en plus, un pied de nez aux constructeurs de consoles vidéoludiques ? []
Une réponse à “We are data, par Ubisoft : l’ébauche d’un jeu vidéo enfin « urbain » ?”
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