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Les centres commerciaux : atome en perdition du périurbain

Le 20 janvier 2014 - Par qui vous parle de , , , , , dans , parmi lesquels , , , , , , , , , ,

Le centre commercial, concept né au début XXe siècle, représente aujourd’hui encore l’antre de la consommation massive par excellence. Généralement accessible en voiture, ces “commerces de périphérie” sont devenus le symbole rarement apprécié d’une banlieue molle, dépensière, et en quête de sens et de centralités (entendre convivialités).

Point de ralliement pour familles aux landaus beuglards, ou terrain de jeu amoureux pour une jeunesse qui s’ennuie, la frénésie de l’achat dominical et ses imaginaires ont perdu peu à peu de leur aura visionnaire depuis la fin des années 1990. Pourtant, il semblerait que ce concentré de boutiques forme encore l’un des seuls lieux de rendez-vous offert aux habitants des petites et moyennes villes en mal de chaleur sociale… Jusqu’à quand ?

Dans l’épisode “Something You Can Do With Your Finger” de South Park, les protagonistes montent un boys band raté et réalisent leur rêve :  se produire à la galerie marchande locale 

Comme le rappelle Gérard Vignali, architecte et auteur du blog 100 Futurs dans cet éclairant commentaire posté sur notre blog :

« Le périurbain “pavillonnaire“ présente sans doute plus de similitudes que de différences avec la banlieue classique dite des grands ensembles (autant de voitures, mais seulement moins d’arrêts de bus et des tournées de poubelles plus longues). Ni l’un ni l’autre ne doit être assimilé à un “intermédiaire“ entre la ville et la campagne. L’un comme l’autre sont les périphéries d’un “centre décentré“: l’hypermarché. Leurs habitants ne font que très peu vivre le petit centre de la petite ville de proximité. »

Même Schwarzy ne peut pas jouer dans un film de tatane sans passer par la case centre commercial… (Commando, 1985)

Cette « centralité décentrée » sera-t-elle incarnée encore longtemps par le centre commercial ? Alors que Bruxelles tente de « développer des lieux « branchés » pour revitaliser les quartiers difficiles« , on sent venir le temps du renouvellement de cette « ville au large« . Et à l’heure où nos gares deviennent des shopping centers comme les autres, vers quels imaginaires les commerces de périphérie tendent-ils ? Etat de l’art du rôle joué par les centres commerciaux dans nos représentations.

Le déclin du rêve américain

Si la zone de chalandise périphérique française naît au début des années 1970, son modèle apparaît aux Etats Unis dans les années 1930. Son histoire est bien plus étoffée et représentative d’une certaine culture américaine, devenue un stéréotype englobant. A tel point que le seul bâtiment spécifique à la société américaine dans le jeu vidéo Civilization IV s’avère être… un centre commercial !

En effet, le consumérisme nord-américain, associé à son gigantisme, incarnent dans l’inconscient collectif l’archétype d’une société capitaliste hébétée. De ce point de vue, la figure du mall, c’est-à-dire le centre commercial « à l’américaine », tient une place prépondérante dans l’imaginaire pop-culturel.

En 1978 déjà, Georges Andrew Romero construisait l’une des critiques les plus populaires du système mercantile à travers son film Dawn of the Dead (« Zombie » pour la version française). Ce dernier est justement connu pour mettre en scène un centre commercial dans lequel erre une horde de zombies hagards…

Avant de subir ses nombreuses critiques et caricatures acerbes, le centre commercial a pu et continue de symboliser par certains aspects le haut lieu d’hospitalité et de loisir favori de la classe moyenne étasunienne. Pour une partie de sa population, il représente même un âge d’or sociétal, une époque révolue évoquant la nostalgie enfantine et familiale par excellence :

“I feel at home in dead malls. When I walk inside and absorb the silence, when I see the empty storefronts and walk past second-rate retailers that barely cling to life inside the twilight corridors, the sights stir up a bone-deep memory of a golden age, and the sadness of it gives me comfort.

In the 1980s, when I was 10 and my mom and dad took me to Ward Parkway Mall in Kansas City, Mo., malls were the future transported to the present. On nights when my parents took me to dinner at the Winsteads hamburger restaurant (an outing that usually included a stop at the Ward Parkway toy store), I’d make a point of riding the food-court escalator, just to smell T.J. Cinnamon’s.”

En effet, le modèle s’est bel et bien épuisé à partir des années 1990, causant au terme de cette crise économique la faillite de plus de trois-cent complexes étasuniens. (Sans parler du fait que même le modèle du centre commercial urbain français meurt à petit feu) Cette profonde récession a alors entraîné une vague de « dead malls« , transformant ces royaumes de consommation en de véritables villes fantômes. L’attachement émotionnel exprimé à travers le témoignage sus-mentionné est éclairant sur  la place qu’une partie de la population attribue à ces géants de la chalandise contemporaine… Au point de devenir un véritable topos culturel de la société occidentale ?

La figure du mall : un classique devenu culte

La culture populaire regorge de tant de séquences passées dans un centre commercial que l’on oublie souvent d’en analyser le sens…  L’encyclopédie TV Tropes décrit ainsi le cliché pop-culturel du « mall » :

« A stock setting for any work set in suburbia, The Mall can be seen as the modernized version of the Main Streets that populate Everytown, America. Stores lined up along clean hallways populated by teenagers, parents with kids, and elderly people who have little better to do than walk around the mall all day. Will usually have a movie theater, a central meeting place (often with a fountain), and a food court.

A job at a mall store is usually treated as second only to working in fast food in the hierarchy of Most Humiliating Jobs for Teenagers (bonus points if they work at a fast-food restaurant located inside a mall). The security guards will often be depicted as guys who washed out of (or were rejected from) basic training or the police academy, have an inflated sense of entitlement, and have nothing better to do than harass our heroes over trivial matters. »

Le centre commercial a son film d’horreur dédié ! (Chopping Mall, 1996)

Le cinéma, surtout, compte une multitude de ces « mall scenes » : depuis la comédie russe inconnue jusqu’à la série TV tendance, en passant par le film d’action le plus méta de l’Histoire. Qu’y fait-t-on ? Naturellement : on se dispute en couple le jour de son anniversaire de mariage. Ou bien on monte un plan machiavélique pour être plus discret, fondu dans la masse. On poursuit des méchants en bagnoles pour tout casser et faire crier les acheteurs. On danse du hip-hop en groupe, face caméra, parce que les centres commerciaux c’est trop ghetto. Ou alors si on est un terroriste : on fait tout péter parce que les gens sont là et pas ailleurs, c’est évident.

Mais, le centre commercial c’est avant tout le lieu parfait pour tuer l’ennui (et pour satisfaire l’instinct consommateur d’un certain cliché féminin). Ainsi, la très mauvaise comédie Mallrats (Les Glandeurs pour la VF) fonde précisément son intrigue sur la galerie marchande comme remède anti-déprime. Les deux héros ayant récemment rompu avec leur petite amie respective, ils décident d’arpenter le centre commercial du coin pour retrouver le moral… De son côté, le film catastrophe Night of the Comet met en scène deux jeunes sœurs profitant de l’apocalypse pour aller dévaliser un hypermarché.

Les américains aiment tellement les centres commerciaux qu’ils placent leurs vigiles au rang de « héros sympathique » (Super Vigile, 2009)

Les univers fictifs ont ainsi dressé le centre commercial au rang d’égérie populaire : tantôt allégorie fascinante d’une société en déclin, tantôt terrain de tous les (im)possibles. Il semblerait toutefois que les années 2010 délaissent peu à peu ce modèle devenu  aussi ringard qu’en proie au sentiment de nostalgie. Il n’y a qu’un pas pour que la figure du centre commercial intègre bientôt l’un des multiples Tumblr vintage, traduisant le spleen d’une époque tant regrettée que démodée.

Réconcilier la Ville et le désert rurbain

L’image des zones rurbaines véhiculée à travers l’archétype du centre commercial n’aidera pas forcément à réhabiliter ces territoires aux yeux des urbains… Cet éventail pop-culturel ne fait qu’entretenir les stéréotypes ancrés dans une certaine vision snobinarde voire méprisante portée traditionnellement à l’égard des petites et moyennes villes.

Ainsi, le centre commercial, devenu symbole, préserve indéniablement les jugements stigmatisant vis à vis « du » mode de vie des rurbains. Bien heureusement, le combat contre cette répréhension globale dudit « périurbain » occupe les politiques urbanistiques actuelles comme un leitmotiv. Une étude récente retranscrite sur Métropolitiques déconstruisait d’ailleurs de façon éclairante l’ensemble des stéréotypes sociaux dépréciatifs attribués traditionnellement à ces territoires. Le pitch de l’article en dit long :

« Les espaces périurbains, lieu de repli des couches intermédiaires en déclassement, fragilisées par la mondialisation et en proie à l’amertume politique ? Largement diffusée dans la presse ces dernières années, cette image est contestée par des sociologues, politistes et géographes de terrain. À la suite de travaux sur la composition sociale des espaces périurbains ou les votes de leurs habitants, Josette Debroux montre ici comment l’accession à la propriété d’une maison individuelle en périurbain vient souvent consolider ou prolonger des trajectoires sociales ascendantes. »

Du reste, si la pop-culture a visiblement eu tendance à stigmatiser nos territoires rurbains via l’archétype abrutissant du centre commercial, on ne peut nier la fascination entretenue par tous les genres fictionnels vis à vis des « lieux de périphéries ».

Un article sympathique soulignait (et analysait) justement, il y a peu, la récurrence de « la petite ville inquiétante » comme berceau de l’intrigue des séries TV. Même si ces lieux seront toujours glauques, déserts, inquiétants ou mystérieux, il reste que producteurs et publics en raffolent ! Tout n’est donc pas à jeter dans le couple pop culture / périurbain… Une étude de 2012 montre d’ailleurs que les séries américaines récentes ont profondément contribué à « l’effondrement du mythe de la banlieue résidentielle« … Dans cette perspective, une question se pose : à quoi ressembleront les centralités périurbaines de demain ? Une chose est sûre : celles-ci devront soigner leur « puissance imaginale » si elles souhaitent s’imposer dans le cœur des banlieues, et des banlieusards.

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