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Quand la ville contrarie la nature, un oeil sur le cinéma de Naomi Kawase

Vous vous êtes toutes et tous délectés de notre série d'articles consacrés aux représentations urbaines dans les filmographies de Wes Anderson, Céline Sciamma, Quentin Tarantino, Bong Joon-ho et Sofia Coppola sur le blog de Demain la ville. Il est grand temps de conclure cette collection pop et urbaine, et c’est chez nous que ça se passe cette fois-ci. Le coup de grâce de cette série de billets sera alors donné par la cinéaste japonaise Naomi Kawase.

Le 31 décembre 2019 - Par qui vous parle de , , , dans parmi lesquels , , , , , , ,

Photographe de formation, Naomi Kawase débute sa carrière cinématographique en réalisant des documentaires. Aujourd’hui, si elle est surtout connue pour ses longs métrages de fiction, elle poursuit en parallèle son activité de documentariste. Le Comité International Olympique l’a d’ailleurs chargée de réaliser le film des Jeux Olympiques de Tokyo 2020…

Notez que nous ne traiterons dans cet article que des longs métrages de fiction de la réalisatrice. Cela dit, le documentaire habite par ailleurs ses oeuvres de fiction, dans la forme, puisqu’elles sont régulièrement filmées caméra à l’épaule, en lumière naturelle, et que les personnages que l’on y trouve sont souvent interprétés par des non-acteur·trice·s. Le documentaire est également présent dans le fond, puisque les thèmes de la famille, de l’abandon, de la mort, qui hantent Naomi Kawase depuis toujours (et qui sont étudiés dans ses documentaires) reviennent régulièrement dans ses fictions.

Espaces mystiques et sanctuaires

L’ésotérisme est un autre thème récurrent dans la filmographie de Naomi Kawase. Ce caractère ésotérique s’incarne dans certaines célébrations religieuses, mais aussi dans des légendes locales, ou les spectres du passé. Ces différentes manifestations se traduisent évidemment de façon spatiale, au cœur des villes ou en pleine nature.

Des cris, de la danse et de la pluie pour célébrer Jizo, dans Shara (2003)

Ainsi, on se réfugie sous des torii1 pour s’abriter de la pluie dans La Forêt de Mogari (2007). Comme en écho, plus de dix ans plus tard, la forêt comme lieu mystique sert à nouveau de cadre à Voyage à Yoshino (2018)((Notons par ailleurs que le mont Yoshino, où se trouve cette forêt, est un lieu de pèlerinage shinto important)). On célèbre le Bodhisattva Jizo dans Shara lors d’un festival de rue où la foule est nombreuse pour assister à la danse organisée en son honneur. Mais s’il est un film où le mystique est prépondérant, c’est dans Hanezu, l’esprit de la montagne.

Le film s’ouvre sur des plans des montagnes qui entourent la ville d’Asuka. Résonnent alors les vers d’un poème racontant le triangle amoureux qui a animé les trois divinités incarnées dans ces montagnes ; ce récit initial est mis en parallèle avec le récit du film, puisqu’y est également mis en scène un triangle amoureux. Par ailleurs, le film est traversé par des fantômes dans des cimetières ou des forêts, eux-même renvoyant à des regrets passés.

Ce moment gênant où tu croises le fantôme de ton grand-père à côté de sa sépulture, dans Hanezu, l’esprit de la montagne (2011)

Naomi Kawase accorde une telle importance au mystique pour plusieurs raisons. Avec la quasi-omniprésence de la mort dans sa filmographie, il semble naturel que, d’une façon ou d’une autre, le religieux pénètre sa filmographie. Ensuite parce que le Japon est un pays où contes, légendes et mythes possèdent toujours une réalité physique et spatiale, dans les sanctuaires, comme dans les nombreux arbres, rivières, montagnes et autres entités naturelles divinisées. Enfin, parce que Naomi Kawase est originaire de Nara, également ancienne ville impériale, mais surtout ville de temples. D’ailleurs, Nara est également omniprésente dans la filmographie de la réalisatrice.

Nara, au coeur des traditions

Car, on l’aura compris, tous les films de Naomi Kawase sont personnels. Il est donc naturel que l’on retrouve dans ses films la ville où est née, a grandi et vit toujours la réalisatrice. Cependant, on ne nous donne pas vraiment à voir la ville touristique2 ou classée au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO. Non, le Nara que l’on voit est plus rural, et exprime une harmonie entre l’être humain et la nature luxuriante présente dans la préfecture.

La préfecture de Nara, c’est loin mais c’est beau, dans Suzaku (1997)

Nara cristallise les obsessions de la réalisatrice. Ville historique, elle se retourne constamment sur son passé, à l’instar des personnages qui évoluent dans ses films. Le poids de l’histoire, qu’elle soit personnelle pour les personnages, ou nationale, pour Nara, écrase et rend insignifiant le présent. Ville accueillant des sites majeurs du bouddhisme japonais  et du shintoïsme, le religieux y est d’autre part omniprésent.

La réalisatrice joue d’ailleurs avec l’image de ville historique que le grand public associe à Nara. Elle ne peut pas “accueillir” le progrès, et est contrainte par son passé. C’est ce que l’on ressent devant les images de fouilles archéologiques dans Hanezu, où l’on retourne le sol d’Asuka, ancienne capitale impériale à la fin de la période Yamato3. Ce refus d’avancer, par exemple en refusant d’intégrer la région (malgré le positionnement des habitants, qui ne demandent qu’à s’ouvrir à un peu de modernité), se traduit notamment par cette ligne de train qui devait désenclaver le village de Suzaku, mais qui ne sera jamais construite, les contraignant soit à poursuivre un mode de vie rural un peu dépassé, soit à déménager en ville.

Mobilités personnalisées dans Suzaku

La ville, une étape avant le retour au calme vert

Car, fondamentalement, la ville n’est pas montrée comme un élément foncièrement « positif » dans le cinéma de Naomi Kawase. Car pour une personne animée par une quête d’harmonie entre humains et nature, la ville se pose comme une entité niant d’une certaine façon la nature et détruisant les rapports humains.

Seuls au milieu du monde, dans 1/ Shara 2/ Les Délices de Tokyo 

Dans Still the Water (2014), le personnage d’Atsushi, habitant Tokyo, trouve dans la capitale japonaise une chaleur qu’il n’a pas pu percevoir dans la nature de l’île Amami où se déroule l’essentiel du film. Il déclare d’ailleurs qu’il faut adopter une attitude humble face à la nature, qu’il est vain de lui résister. Son retour à Tokyo marque un aveu d’échec, que l’on peut également comprendre comme un tacle à l’attention des vaniteux Tokyoïtes. Cette façon de voir le monde est à mettre en parallèle avec la vie sur Amami où la nature dans ce qu’elle a de plus naturelle (des récifs, l’océan, la tempête) “cohabite” avec une des formes d’expression les plus humaines qui soit, la musique. La culture naît d’abord de la nature, pas de la ville.

Dans Les Délices de Tokyo (2015), où la ville s’exprime dans ce qu’elle a de plus aliénant, les protagonistes sont corrompus par la routine de la vie citadine, répétant trajets et gestes quotidiennement, de façon robotique. Seuls des petits signes du destin les réuniront. Car de manière générale, la ville n’est certainement pas synonyme de liberté chez Naomi Kawase. Elle représente l’enfermement sur soi, incarné par les personnages de Sentaro – coincé dans sa minuscule boutique de dorayaki – ou de Wakana et son canari en cage.

Posés sur le rain-té dans Still the Water 

Et si l’espace ouvert de la grande ville devient prison, l’espace clos et privé est souvent synonyme de liberté. Liberté de s’exprimer et de dévoiler de vieux secrets familiaux aux détours de ruelles étroites dans Suzaku. Ou encore liberté d’être soi, en famille, dans la majorité de la filmographie de la cinéaste. Car l’habitat est le domaine de l’intime, où l’on s’affirme, notamment artistiquement4.

Mais la ville, dans le cinéma de Naomi Kawase, n’est aussi qu’une transition avant un retour à la nature. Ainsi, c’est à la campagne que les personnages mourants de La Forêt de Mogari, des Délices de Tokyo et Still the Water viennent s’éteindre. Dans le même ordre d’idée, dans Vers la Lumière, le personnage de Masaya se réfugie à la campagne alors que la cécité le frappe de plus en plus, après une vie à photographier ses contemporains urbains.

Promenade bucolique pour personnes âgées, dans La Forêt de Mogari 

Dans son oeuvre, Naomi Kawase ne cesse de retrouver l’équilibre entre nature et humanité qui semble l’avoir tant affectée dans sa jeunesse passée autour de Nara, entre forêts et montagnes. La ville s’y exprime donc en pointillés, toujours comprise en sous-texte, mais jamais écrasante. Car c’est d’abord à la nature de s’exprimer.

  1. Les torii sont ces portails traditionnels japonais, qui dans le shintoïsme marquent la séparation entre l’espace profane et l’espace sacré. On en a parlé dans J’en parlais notamment dans un ancien article Demain la ville []
  2. Pas de cerfs sika mangeant des galettes de riz soufflé dans les films de Naomi Kawase, donc. []
  3. Cette période Asuka dure de 538 à 710, et correspond à l’introduction du bouddhisme dans l’archipel nippon. []
  4. De la sculpture et de la teinture dans Hanezu, de la musique dans Shara et Still the Water, et de la cuisine dans l’ensemble des films de la réalisatrice. On cuisine et on mange beaucoup chez Naomi Kawase, comme pour se rappeler que nous sommes humains, malgré l’adversité. []

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