Glisses urbaines, quand le rap dessine la mobilité du turfu

Le 1 décembre 2015 - Par qui vous parle de , , , dans , parmi lesquels , , , , , , , , ,

Il y a parfois des choses qu’on ne comprend pas dans notre veille. Au palmarès de nos incompréhensions automnales, l’essor des « smartboards », « gyroskates » et autres « hoverboards » nous laisse globalement circonspects, ne serait-ce qu’en termes de nomenclature à adopter. Derrière ces termes sibyllins se cache en effet une série de nouveaux « engins de déplacement personnels », à mi-chemin entre skateboard et Segway sans manche, qui se donnent pour mission d’inventer le futur des glisses urbaines, et donc la mobilité de demain. Mais pour s’imposer dans les usages réels, il faudra un peu plus qu’un effet de mode éphémère. Et sur ce terrain, les smartboards semblent avoir trouvé un surprenant allié pour s’immiscer dans l’imaginaire collectif…

hip-hop et hoverboard

Le Code de la route en déroute

Revenons d’abord sur quelques éléments de contexte. S’imposer dans la périlleuse jungle de la rue n’est évidemment pas chose aisée : trop rapides pour les piétons mais trop lents pour les voitures, quelle place accorder à ces modes d’un nouveau genre ? Le Code de la route est relativement clair sur le sujet, du moins sur le papier :

« Dans les faits, tout véhicule se déplaçant sur les trottoirs ne doit pas dépasser la vitesse limite de 6 km/h, l’article R413-18 du Code de la route précisant que « les conducteurs ne doivent circuler sur ceux-ci qu’à une allure très réduite et en prenant toute précaution pour ne pas nuire aux piétons« . Dans les faits toujours, tout véhicule capable de dépasser 25 km/h doit faire l’objet d’une déclaration auprès du Ministère de l’Intérieur afin d’obtenir un numéro d’identification unique. Si les NVEI [Nouveaux Véhicules Électriques Individuels] sont tolérés sur les pistes cyclables, sauf interdiction expresse formulée par la Mairie ou toute autre autorité compétente, il est formellement interdit de les utiliser sur la chaussée. »

Allez dire ça à ce monsieur, maintenant… 

Bien entendu, la réalité est plus souple en pratique, les forces de l’ordre ayant autre chose à faire que de verbaliser quelqu’un dont le plus grand tort est d’être un peu ridicule sur sa gyroroue… Ces micro-véhicules sont donc pour l’instant « tolérés », faute de mieux, selon le Ministère du Développement Durable lui-même. Les engins de déplacement personnels étaient ainsi au coeur d’une des dix-neuf mesures proposées dans le « Plan d’Actions pour les Mobilités Actives », publié en mars 2014 :

« Une tolérance, limitée au trottoir, leur a été accordée, qui devait permettre d’en expérimenter l’usage, tolérance assortie d’une condition stricte de vitesse de déplacement à l’allure du pas. Mais l’apparition continue de nouveaux engins, motorisés ou non, impose que la situation soit aujourd’hui clarifiée. [Objectifs de la mesure :] Établir les règles de circulation des différents types d’engins en fonction de leurs caractéristiques de façon à pouvoir intégrer aisément des nouveaux engins. Ce chantier devra également proposer une définition du trottoir. »

Et ne parlons même pas de cette loi britannique datant de 1835, et qui interdit de facto ces engins dans l’espace public… Ceci dit, il semblerait que les policiers d’Outre-Manche s’en foutent complètement, mais l’anecdote est en tout cas suffisamment croustillante pour avoir largement fait le buzz cet été.

Swag ou Segway, il faut choisir

Voilà pour le contexte en termes d’usage. Mais qu’en est-il en termes d’image ? En effet, il faut quand même bien admettre que ces micro-véhicules souffrent d’un certain ridicule dans l’imaginaire collectif. Il en va ainsi du Segway, qui pâtit d’une image soit d’attrape-touristes en goguette, soit de véhicules réservés aux flics gentiment loseurs. Le film Mall Cop en donne un excellent aperçu, avec son « super vigile » (titre français de ce chef d’oeuvre…) faisant régner l’ordre dans un centre commercial, juché sur un Segway clinquant. Chacun mesurera évidemment, à l’aune de cette bande-annonce, la caractère globalement ridicule du Segway dans la pop-culture. On pensera aussi à cette conversation vue sur TVtropes, dont le titre est sans équivoque : « Segway equals douche » (« Segway = boloss », pour traduire vite). Nous aurions évidemment pu multiplier les exemples, mais ce n’est pas l’objet de ce billet… Et puis cette vidéo résume tellement bien la chose !

On eût pu penser que les smartboards, qui ne sont au final que des Segway sans manche, subissent à leur tour de cet héritage et pâtissent donc du ridicule de leurs aînés. Il n’en être rien, à en croire certaines pastilles et vidéos glanées au fil de notre veille. Plus précisément, il semblerait que le hip-hop se soit amouraché de ces engins de transports qui représentaient pourtant, du moins à nos yeux, l’antithèse de la street-cred… Oui, le hip-hop. De Los Angeles à Paris en passant par Kampala en Ouganda, des rappeurs se dressent fièrement sur leurs smartboards, allant même jusqu’à les utiliser en concert. Wiz Khalifa s’était ainsi fait remarquer, au sens littéral comme au figuré, en roulant l’été dernier dans un aéroport sur une smartboard dorée

Comme annoncé en introduction, cette tendance nous laisse particulièrement circonspects. Raison de plus pour tenter de la comprendre ! Nous avons donc sélectionné un certain nombre d’œuvres, repérées ces dernières semaines, qui témoignent de cette étrange collusion entre culture hip-hop et planches motorisées. Cette sélection est évidemment loin d’être exhaustive : il aurait tout simplement été impossible de tout compiler, tant il y a de matière sur le sujet. Nous sommes d’ailleurs restés assez francophones, malgré quelques mentions africaines ou nord-américaines… N’hésitez donc pas à partager vos perles en commentaires, ils sont faits pour ça !

Laisse le bon son rouler

Au-delà des rappeurs utilisant des smartboards dans la rue, notamment pour fuir les paparazzis (cf. lien ci-dessus), ce sont surtout les clips qui permettent de jauger l’importance prise par ce mode de transport dans la culture hip-hop. Et l’on se rendra vite compte que les planches dépassent allègrement leur seule fonction de mode de transport : véritable « excroissances » du rappeur qui les surmonte, elles deviennent ainsi les supports d’une chorégraphie d’un nouveau genre, particulièrement éthérée. On peut ainsi découvrir le français Niska amadouer son nouveau joujou (afin d’y faire la danse dite du « charo »), tandis que l’américain Chris Brown montre toute l’étendue de son talent sur planche motorisée. Mais plus généralement, la smartboard permet de mettre les rappeurs en mouvement sans pour autant les contraindre à se déplacer, leur laissant donc les mains libres pour s’agiter. Une sorte de mobilité immobile, en somme ! On retrouve cette spécificité particulièrement bien retranscrite dans un tout récent morceau de Gradur, en featuring avec le rappeur marseillais Jul.

Un sens du swag qui s’exporte donc jusqu’au Ghana, à l’image de ce clip de Criss Waddle dans lequel on devine un smartboard, malheureusement trop peu montré explicitement. Mais on retrouve ici tous les clichés habituels du hip-hop, entre filles lascives et billets trébuchants, rendant la présence de cette planche en plastique d’autant plus déroutante… Comment la smartboard a-t-elle pu s’imposer comme un symbole de luxure ? C’est là toute la question. A l’instar du clip de Jul & Gradur, la planche est ici utilisée dans un contexte non-urbain, ce qui la préserve donc des enjeux de code de la route évoqués plus haut. C’est peut-être ce qui distingue le plus la smartboard d’autres modes similaires, du vélo jusqu’au Segway, qui occupent davantage d’espace et ne peuvent donc pas être aisément maniés indoor.

Autre méga-star du rap français, Kaaris utilise une smartboard dans le clip du morceau « Terrain« , sorti en septembre dernier. On se rapproche ici d’un contexte plus urbain, fait de bitume et de béton brut, même si la séquence est encore une fois tournée en intérieur. Sur le plan sémiologique, on notera surtout la danse croisée entre une jeune fille tournant en rond, immobile sur sa planche, et le passage d’un pneu roulant au premier plan. Faut-il y voir une allégorie de la smartboard supplantant la voiture jusque dans les ultimes codes du gangsta-rap ? (la jeune fille dansant sur une voiture…) C’est évidemment un peu capillotracté, mais l’on ne peut s’empêcher d’y déceler une certaine ironie symbolique…

Toujours plus proche des réalité urbaines, repartons un instant outre-Atlantique, avec « Power« , de Young Thug. Le dernier prodige du rap US offre en effet une chorégraphie particulièrement dégingandée, profitant du fonctionnement si particulier des smartboards pour illustrer une certaine nonchalance triste. On est ici loin des codes précédemment évoqués (fesses de femmes et boîtes de nuit), pour revenir à l’essence même de la culture hip-hop : spleen du bitume et regard désabusé sur la vie. Certes, la scène se déroule sur un playground de basket, donc à nouveau à l’abri des piétons, voitures et autres cycles. Est-ce à dire que la smartboard n’est pas compatible avec les mobilités traditionnelles ? Épineuse question, à laquelle le prochain clip apporte une enthousiasmante réponse.

Retour à Paris, et plus précisément à notre bien-aimé XIXe arrondissement, avec le rappeur MHD et le quatrième volet de leurs freestyles « Afro Trap« . S’il ne fallait choisir qu’un clip, ce serait certainement celui-ci. D’abord parce qu’il est tourné à deux pas du siège de pop-up urbain (lol), mais aussi et surtout parce qu’il est un des seuls que nous ayons trouvé qui présente une version réellement « mobile » de la smartboard. Certes, le déplacement ne dure ici que quelques secondes, mais il suffit à dévoiler ce que serait la mobilité glissante dans un contexte urbain réel. Certes encore, il s’agit d’une résidence entièrement piétonne, et l’on n’y apprendra donc rien sur la difficile coexistence entre smartboards et autres flux de déplacement (notamment la proximité des passants, des poussettes ou des vélos, qui semble être au nœud du problème). Mais qu’importe : l’aisance du chanteur, son swag lorsqu’il pose son flow tout en roulant placidement, nous suffit largement pour nous amouracher nous aussi de ces engins bizarroïdes.

Vers une prospective de la viralité urbaine

Comme évoqué plus haut, nous aurions sûrement pu multiplier les exemples, mais vous avez compris l’idée générale : à sa manière, le hip-hop contribue à imposer les smartboards dans l’imaginaire collectif… mais pour quels usages ? On l’a vu, les planches restent largement utilisées indoor, essentiellement à des fins chorégraphiques, et non pour se déplacer. Pour autant, il est intéressant de voir un secteur culturel embrasser, presque dans son ensemble, un nouveau mode d’utilisation de la ville. Le hip-hop n’est-il pas l’essence même de ce que l’on appelle vulgairement « culture urbaine » ? On peut ainsi faire l’hypothèse, mais cela reste évidemment au conditionnel, que la smartboard trouve un marché auprès des jeunes et moins jeunes auditeurs souhaitant imiter leurs artistes favoris… et qu’ils développeront alors de nouvelles pratiques, plus spécifiquement liées au déplacement, une fois l’engin acheté et utilisé quelques semaines pour la déconne. Car à la différence d’autres gadgets, la smartboard reste un produit coûteux (autour de 300 euros), qu’il convient donc de rentabiliser. Bref, rien n’interdit d’imaginer que toute une couche de la population se découvre une affinité pour la smartboard comme moyen de transport, à l’instar du skateboard dans les années 80-90.

Hommage de Lupe Fiasco à la culture skate (2006)

Plus généralement, cette question pose une intéressante question quant à la « viralité » de certaines pratiques directement ou indirectement liée à la ville. Nous vous renvoyons pour étayer le sujet à ce brillantissime article publié la semaine dernière par Buzzfeed US (oui oui, Buzzfeed). Il est question de smartboards, évidemment, et plus spécifiquement de leur production à la chaîne dans les usines chinoises. On apprend ainsi que la planche motorisée prend le rôle du selfie stick en tant que gadget de l’année – et la culture hip-hop, relayée par des Vines et des clips sur Youtube, y est indubitablement pour quelque chose. L’auteur baptise ainsi « memeufacturing » cette capacité à « industrialiser la viralité », c’est-à-dire répondre par la production industrielle à des tendances émergentes et souvent éphémères (l’auteur fait ici référence au concept de « mème internet« , qui désigne un phénomène viral sur le web).

« Memeufacturing is proof that our never-ending digital output, our tweets and Vines and Instagrams and Facebook posts, has the power to shape the lives of people on the other side of the world. »

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Cela renvoie plus largement à la compréhension de la « mèmétique » des villes, ou c’est-à-dire de la manière les tendances urbaines se diffusent à travers le monde. Nous avions rapidement abordé la question à l’époque de notre premier abécédaire (cf. « M comme Mèmétique« ). Le cas de la smartboard nous donne aujourd’hui une formidable illustration de la manière dont la viralité de nos usages, et leur multiplication sur des réseaux sans cesse plus enchevêtrés, produit des effets urbains particulièrement concrets. Car derrière ces petites danses chaloupées entrevues dans un clip de rap, se dessine la nécessaire réinvention du Code de la route et de la définition même du trottoir. Voilà peut-être le plus bel exemple de l’implication des « cultures populaires » au sens large dans la métamorphose de notre quotidien urbain…

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