Habiter les zones commerciales ? Entretien avec Aurore Rapin, architecte-urbaniste

Le 3 mars 2014 - Par qui vous parle de , , , , ,

Nous avons récemment eu le plaisir de découvrir les travaux d’Aurore Rapin, diplômée d’Etat en architecture et urbaniste des zones de chalandises excentrées. Pour clore sa formation à l’Ecole normale d’architecture de Lyon en 2009-2010, la jeune femme a choisi de consacrer son projet de fin d’étude au réenchantement de zones commerciales de la métropole rhodanienne.

Son carnet de recherche, intitulé « Pôle de distribution habitable« , constitue une étude particulièrement précieuse sur la question du renouvellement des espaces de la grande distribution. Nous lui avons donc posé quelques questions, afin de nourrir nos modestes observations du déclin imaginal des centres commerciaux.

Pouvez-vous nous présenter votre projet en quelques mots ?

Le projet a été conçu dans le cadre de mon diplôme d’architecte d’Etat. Avec le groupe d’étudiants du studio, nous avons travaillé sur des solutions pour contrecarrer le phénomène d’étalement urbain du Grand Lyon. Comment répondre aux pressions de l’urbanisation tout en considérant les enjeux de préservation des territoires agricoles et naturels ?

Nous avons cherché de nouveaux sites à investir, et je me suis penchée sur ces grandes zones commerciales de périphéries. Elles peuvent être des lieux de constructions possibles, particulièrement aux vues des récentes mutations du commerce, liées à une prise de conscience globale des enjeux écologiques et au développement des NTIC.

Ce sont les paradoxes de mon parcours personnel qui ont principalement motivés mon choix : ces endroits là, je les adore et je les déteste à la fois.

J’ai grandi dans une petite maison d’un lotissement juste à coté d’un hypermarché, où j’ai de nombreux souvenirs : les soirs de semaine, pendant les courses de mes parents, je restais des heures au rayon BD, ou alors les samedi après-midi de mon adolescence à traîner dans la galerie marchande…

Mes études en école d’architecture ont radicalement transformé mon regard. Le fonctionnement de ces zones entièrement basées sur l’automobile, est aujourd’hui mis à mal par les enjeux contemporains de développement durable. Ce sont des lieux peu architectés, désormais trop grands, trop aseptisés, et où l’absence de structure urbaine claire a installé un paysage très pauvre dans nos periphéries. Le commerce du “ Parking = Shopping ” est d’ailleurs de plus en plus déprécié et les grandes enseignes des hypermarchés commencent à se questionner quant au devenir de ces lieux en perte de vitesse.

Mes recherches tentent de fédérer, autour d’un projet de renouvellement urbain, les préoccupations naissantes des grands groupes commerciaux et celles des collectivités territoriales à la recherche de nouveaux territoires à investir pour le développement plus soutenable de leurs agglomérations.

J’ai choisi la zone commerciale du Champ du pont, à Porte des Alpes, située à cheval sur les communes de Bron et St Priest (Grand Lyon), parce que l’une des enseignes installées sur place prévoit un déménagement plus proche du centre, et risque de contribuer à la diminution de l’attractivité commerciale de la zone. Pourtant, les potentiels sont nombreux : accessibilité en tramway, présence d’un pôle universitaire et hospitalier et de tous récents aménagements réalisés pour une zone d’emploi.

La question fondamentale du projet s’est alors posée : Comment imaginer le renouvellement de ces zones, en redonnant au commerce des liens possibles avec l’habitat ?

Vous formulez ainsi votre problématique de départ : « comment intensifier les zones commerciales périphériques en les rendant habitables ? » Comment définissez-vous « l’habitabilité » d’un site, par opposition à ce que vous appelez « polarité temporaire » ? Par quels processus spécifiques la transformation peut s’effectuer de façon efficiente ?

Un site “ habitable ” donne du confort, de la sécurité, et du plaisir d’être là, chez soi, à ses occupants quels qu’ils soient : chalands, passants, voisins, habitants, piétons, automobilistes etc.

Les grandes zones commerciales ont des intensités de fréquentation variables et extrêmes : bondées le samedi, et complètement vidées de toute vie les dimanches. On peut s’imaginer se promener dans nos centre-villes les dimanches, parce qu’ils sont habités, et vivants malgré la fermeture des enseignes. Mais qui va faire sa ballade dominicale sur le bitume du parking d’Auchan ? Ils sont tellement dépourvus de paysage que le PLU les inscrit souvent comme des zones inaptes à la construction de logements…

Pourquoi le commerce, qui a toujours fonctionné en binôme avec le logement dans l’histoire des villes, doit-il aujourd’hui être répulsif pour l’Habitant ? Pour enclencher le processus, notre projet propose un réinvestissement progressif du parking, dont certaines zones sont vides 90% du temps.

Le processus de réinvestissement du site se développe en quatre grandes phases. La première définie l’installation de nouvelles typologies de parkings (superposés et combinés avec des commerces et des services en drive-in) pour libérer au rez-de-chaussée des parcelles prêtes pour la construction. Et ceci de manière à ne pas gêner le fonctionnement des magasins dans leur forme d’origine, notamment en conservant les places de parking nécessaire.

L’idée est de pouvoir construire en site “ occupé ”, en préservant le commerce dans son rôle de polarité métropolitaine (emplois, transports, repère métropolitain, intensités d’usages etc…). L’objectif est alors de le faire muter in situ (sur la parcelle dont il est propriétaire) en une forme plus compacte et plus adaptée aux usages contemporains.

Quelle est l’importance du rôle joué par l’engagement de partenariats public / privé dans le potentiel de renouvellement des espaces de la grande distribution français ? Ses enjeux principaux ?

L’engagement des collectivités est fondamental car elles sont garantes de l’intérêt général. La question pour elles est de considérer les acteurs privés comme de véritables partenaires dans la construction actuelle des métropoles. Ils ont leurs propres modes de fonctionnement, souvent basés exclusivement sur la rentabilité. En revanche, aux vues de leurs propriétés foncières gigantesques (le site fait 320 000 m²)  ils ont indéniablement un rôle à jouer en tant qu’acteurs territoriaux… et notamment à l’échelle métropolitaine !

Escalator scenes, par Paul Batt

Pour les groupes commerciaux, il s’agit de passer d’une vision de rentabilité immédiate à des investissements sur le plus long terme : abandonner le “Parking = Shopping” pour un regard plus global et complexe du commerce dans la ville. L’enjeu est ainsi plutôt culturel : comment faire accepter aux uns et aux autres que leurs intérêts respectifs peuvent se rejoindre sur un projet de paysage métropolitain ?

Selon vous, quel est le rôle urbanistique, territorial, social, de projets tels que le vôtre dans l’aménagement métropolitain du Grand Lyon ?

Ce type de projets, suivant la forme qu’ils prennent, contribuent à valoriser des territoires dépréciés. Ces lieux sont avant tout des territoires habités : ils profitent à ceux qui en sont les voisins, comme à ceux qui y viennent ponctuellement.

Ils utilisent la ville telle qu’elle fonctionne aujourd’hui en “ officialisant ” – comme de vrais lieux d’intensité – ces pôles métropolitains “de fait ” que sont les zones commerciales existantes. De plus, ils permettent d’optimiser les investissements en équipements mis en place par les collectivités (autoroutes, tramway, universités, hôpitaux etc.). En effet, en densifiant / intensifiant les territoires voisins et la présence des acteurs commerciaux, ces lieux s’inscrivent dans des projets plus durables.

Et surtout, il s’agit de 36ha de terrain ! Leur occupation construite actuelle est très faible alors qu’ils sont déjà presque « tout équipés » en services urbains. Enfin, la dégradation relative de leurs sols, par rapport à ceux des zones industrielles, en font les territoires idéaux pour la construction d’un vrai morceau de ville dense.

Plus généralement, que pensez-vous des imaginaires de la grande distribution ?

Ces imaginaires sont encore aujourd’hui très policés, et très standardisés. Pour l’essentiel, ils reflètent notre culture consumériste. Par exemple, on peut observer – dans le cas de Val d’Europe à Marne-la-Vallée – les faux-semblants de village en plein air dont se parent les boutiques de ce centre commercial toute dernière génération…

Ces univers culturels sont faussement ouverts aux autres ou aux lieux qu’ils investissent. Ils proposent systématiquement le même imaginaire, quelque soit l’endroit où ils se campent. Et ils ne semblent pas vraiment soucieux de s’adapter au contexte local, ni d’expérimenter des formes nouvelles.

Pour faire face au commerce en ligne, ils cherchent de plus en plus à se transformer en des lieux d’expériences sensorielles, corporelles, humaines, en faisant “comme si” on était sur le marché du petit village. Mais ces « effets » sont bien difficiles à reproduire avec les simulations dont ils usent généralement. Ainsi, la triste réalité veut que celui qui te vend ce délicieux Comté à la coupe sera probablement un étudiant fauché ayant besoin d’arrondir ses fins de mois… Peut-être est-ce lié aux échelles gigantesques du fonctionnement de ces groupes ?

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