Poésies d’une nature en ville : regards de mangas (selon Sciences Dessinées)

Le 5 mai 2014 - Par qui vous parle de , , , , , , dans , parmi lesquels , , , , , ,

On ne présente plus Sciences Dessinées, carnet de recherches du laboratoire éponyme de l’ENS Lyon. Ce blog, qui dédie ses colonnes à de passionnants croisements entre disciplines académiques et BD, invite régulièrement les thématiques urbaines à ses passionnants décryptages – et ce, pour notre plus grand plaisir !

Nous nous en étions d’ailleurs directement inspirés, il y a quelques mois, en compilant les brillantes analyses de Bénédicte Tratnjek à propos de la ville africaine vue au prisme de la série Aya de Yopougon. Le présent billet s’inscrit dans la même veine, cette fois sur la place de la nature dans la ville japonaise…

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Source : Jirô Taniguchi, 2008, Le Promeneur, © Casterman

Dans le cadre de la préparation d’une journée d’étude (1) consacrée à la représentation de la nature et de l’environnement dans la BD, Bénédicte Tratnjek publiait ainsi trois voluptueux billets, se focalisant plus spécifiquement sur les mangas :

Ce sont ces trois textes que nous allons tenter de résumer ici afin de mieux cerner ce passionnant sujet, dont l’auteur pose ainsi les enjeux :

« Et si la représentation dessinée de la nature dans le manga était un ‘outil’ pour penser ce que les citadins mettent derrière l’idée de ‘nature(s) en ville’ ? ».

En guise de complément, ce papier sera agrémenté par quelques haïkus pastoraux choisis par nos soins (2), afin de mettre en regard cette science séculaire du récit japonais et son cousin illustré, le manga. Bonne lecture !

Partie de campagne –
l’herbe collée à mes coudes
respire le soleil

Ôsuga Otsuji

Quelle place pour la nature dans nos propres villes ?

Dans son billet introductif, Bénédicte Tratnjek prend le soin de s’interroger plus largement sur le sens que prend la notion de « nature », et notamment de « nature urbaine », dans l’imaginaire occidental de l’urbain :

« Sous le vocable nature, le citadin entend souvent la nature domestiquée, transformée, peut-être car c’est pour l’essentiel la nature qu’il connaît. Pourtant, quand on l’interroge sur la possibilité de laisser de la place à une nature non domestiquée dans les espaces verts, laissée à elle-même pour favoriser la biodiversité comme les prairies, il répond favorablement.

Et dans le même temps, il souhaite disposer de pelouses accessibles et bien entretenues. Il s’agit alors de décrypter la demande de nature des citadins et d’en saisir toutes les nuances pour aller vers un aménagement urbain qui réponde aux besoins du plus grand nombre. »

Ce sont des représentations sociales qui peuvent nécessairement changer d’une société à l’autre, voire d’un individu à l’autre. Mais quoiqu’il en soit, le choix d’habiter en ville s’effectue rarement pour la place qu’y prennent les éléments dits « naturels » ; c’est même souvent tout le contraire.

Deux Degrés - Tarzan et la mobilité

Le collectif Deux Degrés raillait le sens parfois absurde de la nature en ville en mettant en scène le Bon Citoyen Tarzan. Ce dernier décide par exemple de militer pour la création de « Lianes à Haut Niveau de Services », car le temps d’attente dans le froid entre chaque bus lui est trop désagréable…

En France, certaines récentes études ont ainsi montré que le modèle de l’écoquartier ne fonctionnait pas franchement, souvent en raison d’un certain rejet de la nature trop « sauvage ». Le chercheur Vincent Renauld, auteur d’une thèse sur ce sujet, montrait ainsi combien certaines « innovations écologiques » appliquées à l’habitat pouvaient mener la vie dure à leurs bénéficiaires. Les habitants des écoquartiers sont ainsi ravis d’aider la planète… à condition que le mur végétal du balcon ne serve pas de nid aux araignées ! C’est la le premier paradoxe de la nature dans nos villes occidentales.

Inversement, faire sa vie à la campagne ne traduit pas toujours un désir profond de communion avec Dame Nature… C’est bien plus souvent un souhait d’une vie tranquille, loin des embouteillages et de la foule, qui motivera cet exode – quand il n’est pas tout simplement subi par la hausse des loyers urbains. Bref, la question de la nature en ville est plus complexe que ce à quoi on la résume souvent, notamment à travers l’opposition ville / campagne. Et c’est pour mieux cerner cette complexité, que les mangas peuvent servir « d’outil »…

La nature urbaine dans les mangas : discrètes continuités

Il y a un an, nous rappelions la profonde relation que le manga entretient avec l’univers urbain et le mode de vie citadin. Qu’en est-il de la place plus spécifique de la nature dans ces villes nippo-dessinées ? Comme le montre Bénédicte Tratnjek, végétation et points d’eau sont fortement présents dans les villes de mangas… à une exception près : les villes post-apocalyptiques, où les éléments naturels apparaissent globalement évincés ou plus rarement artificialisés. Cet aspect demeure logiquement un classique de l’imaginaire urbain dans la science fiction, et les mangas ne sont évidemment pas épargnés.

Mangas et nature en ville

Dans l’ensemble, la nature urbaine ne tient a priori pas une place extraordinaire dans la ville ordinaire japonaise, telle que les mangakas la représentent. La végétation parsème les rues par petites touches, telle une peinture impressionniste. Ce faisant, elle reflète la charge que lui assigne traditionnellement la société nippone : l’auteure fait d’ailleurs remarquer ce qui distingue cette vision de nos représentations plus occidentales évoquées ci-avant :

« Au Japon, le rapport à la nature, et donc à la campagne, y est sociologiquement et culturellement fondé sur la non-coupure. »

Dès lors, l’importance donnée à la nature dans la ville n’apparaît pas comme primordiale mais plutôt comme un « fond de carte » , un décor anonyme et pourtant fortement significatif, qui ancre l’histoire du mangas dans le réel.

La nature est bien là !

Il est en revanche une représentation plus singulière de cette nature urbaine dessinée que l’on retrouve dans les oeuvres de Jirô Taniguchi, le mangaka mettant en scène les natures urbaines de façon souvent inédite. Dans L’Homme qui marche ou encore dans Le PromeneurJirô Taniguchi invite par exemple le lecteur à suivre un personnage cheminant d’un coin de nature urbaine à l’autre, redécouvrant ainsi le sens commun de la promenade dans un environnement naturel.

« Grimper à l’arbre, observer les oiseaux, s’allonger dans l’herbe, marcher jusqu’à la mer… sont autant de balades dans la ville possibles, que l’homme semble avoir oublié, par manque de temps, mais aussi parce qu’il ne voit plus ce paysage dans son territoire du quotidien. »

Autant de représentations de la nature en ville dont les mangas nous font prendre conscience, qu’ils nous font découvrir ou redécouvrir, comme un appel à s’en ressaisir.

Sans souci
sur mon oreiller d’herbes
je me suis absenté

Ryôkan

L’arbre comme totem de l’urbanité verdoyante

La végétation peut bourgeonner sous diverses aspects en ville, et notamment sous forme d’arbres. Qu’évoquent-ils dans nos espaces urbains occidentaux ? La dernière image de l’automobiliste malchanceux ? La pissotière rêvée du citadin aviné ? Le cendrier lambda des fumeurs paresseux ? Le support muet d’une promotion de mauvais goût ? Ou tout simplement, un énième morceau de ville qu’on ne regarde même plus vraiment ?

On exagère à peine… car on est bien loin du totem fleuri que l’arbre représente dans les villes japonaises dessinées. Les mangas semblent plutôt bien respecter cet aspect millénaire de la sociabilité japonaise que décrivent les trois haïkus suivants : vivre un moment partagé à l’ombre d’un arbre, un précieux moment d’urbanité que l’on semble presque avoir oublié.

La mort vient –
on rit dans les pruniers
à gorge déployée

Nagata Kôi

Sous les fleurs de cerisier
grouille et fourmille
l’humanité

Kabayashi Issa

A l’ombre des fleurs de cerisier
il n’est plus
d’étrangers

Kabayashi Issa

La plus belle des saisons...

De fait, Béatrice Tratnjek nous explique que la présence récurrente des arbres dans les scènes urbaines des mangas exprime « une géographie intime et subjective » des personnages. Tantôt la floraison représentera un nouvel espoir pour le protagoniste mélancolique ; tantôt l’arbre, une fois reconnu, suscitera un sentiment de nostalgie narré par le mangaka. La présence de ces totems romantiques en plein cœur de la ville, ou au coin du jardin familial, déclenchera ainsi toujours une certaine esthétique de l’amour, du courage, de la mémoire… Et si on redonnait un peu de poésie à cet élément de décor encore trop mal-aimés des villes occidentales ?

Jardins urbains par milliers

J’ai coupé
les pivoines –
le jardin est vide

Takahama Kyoshi

Pour introduire la partie dédiée à la place des jardins et parcs dans l’espace urbain dessiné, dernière partie de son triptyque, Béatrice Tratnjek cite le géographe Augustin Berque, dans Marcher au Japon, pour rappeler la place de la marche et du chemin dans la culture spatiale japonaise (3). C’est ce même texte que citait d’ailleurs Ada Flores Vidal dans nos colonnes, avec son poétique billet « Halluciner le passé multiple, et voyager dans le présent de Tokyo« , que nous vous invitons vivement à relire.

« Le texte d’Augustin Berque, en mettant l’accent sur la marche au Japon, sert donc ici de point de départ pour questionner non pas seulement sur les espaces de la nature aménagée et préservée par une territorialisation (notamment dans les sanctuaires et les jardins), mais aussi sur les pratiques spatiales (par le prisme de la marche), ainsi que sur les valeurs et symboliques attribuées à ces espaces. »

Mon jardin c'est mon fleuriste :(

Du fleuriste
le bruit des ciseaux
je fais la grasse matinée

Osaki Hôsai

Mise à part l’oeuvre singulière  de Jirô Taniguchi, Bénédicte Tratjnek dégage alors certaines pistes d’interprétation des représentations de ces espaces naturels aménagés par l’homme.

1. La nature comme territoire-refuge

Parfois espace-décor et bien souvent espace-scène, le jardin domestique joue un rôle non négligeable dans le déroulement de l’action des personnages de manga. Ainsi, encore plus que les autres lieux urbains de passage, l’espace naturel accompagnant la maison invite particulièrement à la pause dans le récit, voir au rendez-vous. En tant qu’espace à la fois clos et à ciel ouvert comme une scène de théâtre, le jardin domestique encourage assez facilement à la mise en situation.

Arrietty, le petit monde des chapardeurs (2010)

Dans mon dos passe un train –
j’arrache les mauvaises herbes
sans lever la tête

Ozaki Hôsai

Ce haïku illustre de façon assez juste cette fonction de refuge que Bénédicte Tratnjek attribue au jardin domestique. L’Homme est dans son jardin, les ennuis et le bruit de la ville ne sont pas loin mais il s’en soucie guère. De tout dérangement réel, son espace vert le protège. Voilà donc pourquoi le personnage de manga Ranma choisit toujours de réaliser ses transformations secrètes (il se change en femme au contact de l’eau) dans la mare du dojo familial…

2. Le sanctuaire et la nature sacralisée

Par ailleurs, les espaces naturels rattachés aux temples et sanctuaires représentent en réalité (et en dessins) des espaces de repos absolus. Inutile de préciser que nous n’avons absolument rien d’équivalent dans nos villes occidentales, les espaces de méditation étant tout sauf verdoyants  !

« Les sanctuaires et les temples sont particulièrement présents dans la ville japonaise dessinée. Cette représentation laisse, le plus souvent, place à une forme très classique du sanctuaire ou du temple, avec des bâtiments entourés d’un parc boisé « qui sert d’espace tampon avec le reste de la ville, délimité par une barrière spirituelle invisible appelée kekkai 結界 ». La nature dans le sanctuaire permet ainsi de dresser une frontière protectrice, qui garantit la sacralité et la spiritualité du sanctuaire. L’espacement par la nature garantit à la fois la fonction des espaces, mais permet également de mettre en scène l’espace sacré. »

Barrière sacrée

Ainsi, nombreuses sont les représentations de cette sacralité spatiale dans la pop-culture japonaise. Pour ne donner qu’un exemple, nous prendrons le récent film d’animation Lettre à Momo. L’animé donne en effet un rôle saillant à cette croyance lorsque l’héroïne se voit poursuivie par une ombre dans les ruelles de l’île où elle réside. Terrifiée, la jeune Momo ne voit alors d’autre solution que de franchir la porte géante du sanctuaire pour échapper à son mystérieux agresseur. La petite fille au départ triste de quitter son Tokyo natal se verra finalement bien plus à l’aise que prévu, dans ces espaces « naturels » qui ponctuent sa nouvelle terre d’accueil…

Au sanctuaire –
sur les pétales de magnolia
des fleurs de cerisier

Ryôkan

Réconcilier la ville avec la nature ?

Et si les villes occidentales adoptaient elles aussi une démarche plus décomplexée vis à vis de la « nature urbaine » ? Qu’est-ce que cela pourrait concrètement générer, en termes de transformations de nos urbanités ? On ne demande pas de réintégrer des zones forestières au beau milieu de nos routes et places, mais simplement de moins segmenter ce qui est de l’ordre de l’urbain et du naturel…

Cela pourrait par exemple concerner nos points d’eau. Ce n’est pas la première fois que l’on suggère ici de remettre au goût du jour les plongeons et autres trempettes citadines. Et nous sommes loin d’être les seuls puisque certaines villes en ont fait leur marque de fabrique, et certains urbanistes leur revendication principale !

Lettre à Momo (2011)

Et si ça ne concerne pas les plaisirs aquatiques, nous pourrions au moins enjouer le sort de nos parcs et squares… Pelouses interdites, fermeture des espaces verts dès que la nuit tombe, interdiction de s’y reposer pour les plus démunis… Les espaces naturels de nos villes sont aujourd’hui loin de ressembler à ce que nous dessine la BD japonaise… Qui s’étonne de nos jours de voir éclore un bourgeon au beau milieu d’un grillage ? Les entrelacs de racines à nos pieds ne sont-ils bons qu’à détruire l’asphalte de nos trottoirs ?

Le grand retour de la nature en ville semble toutefois pointer le bout de son nez à travers diverses initiatives, que l’on pense aux vélos-jardins ou aux  multiples actions locavores (du distributeur de légumes frais au supermarché en circuit court, en passant par l’agriculture et les fermes urbaines). Et comme le faisait remarquer le site Métropolitiques, dans l’article Nature(s) en ville, chaque urbain a de plus en plus besoin de son petit coin de verdure :

« Aujourd’hui, alors que la ville est le lieu de vie de la majorité de la population mondiale et que l’on assiste à une montée des préoccupations environnementales, l’Homme semble aspirer à une nouvelle forme de proximité de la nature. Son besoin de nature se manifeste plus intensément que dans les périodes antérieures et les cabanons, mazets, symboles du désir de nature dans le passé, sont notamment remplacés par le rêve du pavillon avec jardin.

Ce faisant, l’homme du monde occidental devient un homo qualitus, c’est-à-dire un homme qui ne recherche pas seulement son bien-être matériel et immatériel, mais fait de la satisfaction de son désir de nature et de la préservation de son environnement un élément de son bien-être. Ainsi, selon une enquête menée à Lyon auprès de 150 personnes, au printemps 2012, 95 % des personnes interrogées considère que les moments qu’ils passent dans des parcs ou jardins publics sont importants ou/et indispensables pour leur bien-être (Bourdeau-Lepage et al.2012). »

Cherry blossoms at Nakameguro, Tokyo

En attendant de pouvoir profiter d’une fusion exemplaire entre vie citadine et coins de nature, on vous laisse vivre l’expérience virtuellement, grâce à Google Street View. Et si vous souhaitez que le tandem villes et natures n’ait plus aucun secret pour vous, prenez donc le temps de suivre le sublime dossier documentaire d’Arte Future : Naturopolis : ils voient la ville en vert. Quant à nous, nous partons au Japon cet été, histoire de se frotter à ce réel si envoûtant qu’est la ville japonaise, impressionniste et impressionnante. On vous ramènera évidemment des images plein les yeux !

(1) Vous trouverez ici l’enregistrement audio des interventions de la journée d’étude « Nature et bande dessinée » du 17 avril 2014.
(2) Ces haïkus sont issus d’une Anthologie de poèmes courts japonais, présentée, choisie et traduite par Corinne Atlan et Zéno Bianu, éditée chez Gallimard, Coll. Poésie, 2002.
(3) Texte tiré du cycle de conférences de l’Ecole spéciale d’architecture de Paris consacré à la marche, 10 octobre 2013 (cf. vidéo).

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