4 mai 2020
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Ciel, un avion ! Propositions urbaines en écho au sursaut perché du Corbusier

Le 4 mai 2020 - Par qui vous parle de , , , dans parmi lesquels ,

L’envie nous a pris de vous proposer une petite envolée lyrique pas nécessairement à propos pendant cette période de crise. Vous verrez que le message porté par Le Corbusier dans le livre Aircraft (1935) résonne pourtant étrangement avec les temps incertains que nous vivons actuellement. Mais le livre est vieux, et ça fait bien longtemps que les urbanistes, tous horizons confondus, se sont remis de l’illusion moderniste.

Aircraft, par Le Corbusier – Editions Parenthèses (source)

Cela dit, l’appel à un sursaut généralisé, à une remise en question de notre condition urbaine fait écho à la tonalité urgente qui marque beaucoup de débats actuels dans notre milieu. Petit changement méthodologique néanmoins : aujourd’hui, plutôt que de polluer la planète à bord d’un aircraft, on capte les villes et leurs limites à grands renforts de drones. Et par limites, on n’entend pas seulement les confins, fronts et autres bouts d’espaces qui en constituent les frontières physiques, tangibles. On fait également référence aux villes et à tous les problèmes auxquels elles sont confrontées. On l’a vu, depuis la valse des confinements mis en place partout dans le monde, les enregistrements – réalisés à l’aide de drones – de rues vides, places publiques silencieuses et autres éléments d’infrastructures mimant la mise au repos forcée de nos espaces urbains se multiplient. Ils disent quelque chose de notre planète-toute-urbaine, ils soulignent certains de ses dysfonctionnements les plus criants.

« Ah oui les films post-apocalyptiques, j’connais. »

Alors que nous vivons une période sans précédent de confinement généralisé, voici une recension d’ouvrage pour alimenter donc quelque peu notre soif d’échappées. Il est vrai que les rythmes et les horizons quotidiens ont changé pour chacun d’entre nous. Le tempo de la ville semble en effet fonctionner à la fois au ralenti et de façon plus saccadée, et notre imaginaire est plus que jamais saturé par des images qui se limitent quasi strictement à nos espaces domestiques. Voilà pourquoi on vous propose de faire une pause, et de monter à bord de l’avion corbuséen, juste quelques instants, le temps de vous replonger dans une des propositions urbaines les plus perchées qui aient été formulées par l’architecte fondateur du modernisme.

Le Corbusier était en fait un aviateur

Une haie. Un champ. Un cours d’eau. Un buisson. Une haie. Un champ. Deux champs. Trois champs. Une forêt. Un toit d’usine. Une grosse cheminée avec de la fumée. Des maisons toutes carrées à côté de pelouses bien vertes. Des traits noirs, qui sont des routes. Qui s’entrelacent. Un terrain vague. Deux terrains vagues. Un lac artificiel. Des toits d’immeubles. Une tour qui brille. Un dôme doré. Un stade. De la brique. De la pierre. De l’acier. Du verre. Un cercle. Un carré. Un triangle. Du vert. Du bleu. Du gris.

Vertiges.

Dans Aircraft, publié à Londres en 1935, Le Corbusier croise épopée aérienne et plans d’urbanisme. Fait tristement drôle : c’est la maison d’édition britannique The Studio, elle-même disparue sous les bombardements des avions de la Seconde Guerre mondiale, qui publie ce manifeste à la gloire des avions et de la nouvelle architecture.

Des montagnes et des villes dans Aircraft (source)

Un avion, ça va d’un point A à un point B. Entre les deux, il y a bien assez de temps pour prendre des photos. En 1858, c’est à l’aide d’un ballon captif que Félix Nadar prend la première photo aérienne. Ensuite, en 1888, Arthur Batut donne naissance au photo cervolisme. Le cerf-volant remplace le ballon captif. Pas très pratiques si on veut des clichés d’immeubles très hauts, ces méthodes sont abandonnées au profit d’avions d’aéro-clubs, d’hélicoptères, de paramoteurs aussi.

Premier cliché aérien de Félix Nadar (source) – « Aujourd’hui, il est impossible de mettre la main sur cette photographie, réalisée à 80 mètres de hauteur au dessus du Petit-Clamart » (dixit Slate)

Le village français de Labruguière survolé par le cerf-volant d’Arthur Batut (source)

Pour Le Corbusier, le vroum vroum des avions, initialement conçus au début du siècle comme machines de guerre, et le flash lumineux des photographies aériennes deviennent le symbole d’une nouvelle ère, celle d’une rupture avec les règles de l’architecture qui ont jusqu’alors modelé les villes.

«  L’avion accuse ! Il accuse la ville ! Il accuse ceux qui conduisent la ville. Nous avons maintenant, par l’avion, la preuve enregistrée par la plaque photographique que nous avons raison de vouloir changer les choses de l’architecture et de l’urbanisme ».

Alors, l’avion aiguise le regard de l’homme quand il regarde de haut les villes de Londres, Paris, Berlin, New York, Barcelone, Alger, Buenos Aires, Sao Paulo. Un, deux, trois, flash !, il permet même à ceux qui n’ont pas le courage d’aller tout là-haut de contempler la chose sur du papier photo qui sent bon l’imprimerie.

Le Plan Voisin vu du Ciel – Extrait de: Le Corbusier [1924], Urbanisme, Vincent Fréal, Paris, 1966

Quand on y voit clairement, les décisions sont justes, l’attitude ferme. Le hublot et l’objectif comme vecteurs d’une nouvelle conscience, d’une nouvelle esthétique, d’une harmonie retrouvée. Le Corbusier veut faire de cette nouvelle architecture une symphonie joyeuse et passionnée, une manifestation de l’ordre cosmique, la traduction de la variété dans l’unité.

« Maquette du projet pour le centre de Paris – Plan Voisin dessiné entre 1922 et 1925 Agence Docpix Images » – source : Le Monde diplomatique, « Quand Le Corbusier redessinait Paris« 

On sait comment il a failli défigurer Paris, mais tout cela partait apparemment d’une bonne intention. Apparemment, il voulait juste que les villes renaissent de leurs cendres, que l’architecture organique les rende saines, logiques, harmonieuses, tout ça.

L’épiphanie surgit dans l’esprit de l’architecte lors d’un périple au-dessus de l’Atlas algérien. Là, il découvre l’oasis de Ghardaïa, avec ses abricots, ses pêches et ses grenades. La vision du désert lui fouette l’esprit et lave son regard : la clé serait dans la simplicité.

Une vision d’oasis, ça fait toujours rêver. Surtout vue du ciel – © Yann Arthus-Bertrand

Lors d’une conférence donnée en 1933, hué par son auditoire, Le Corbusier énonce les postulats suivants : la ville est un organisme, son anatomie devrait être une cuisine à base de béton et d’acier et la nouvelle architecture une œuvre de rebelles.

Déjà, il évoque l’urgence de la chose : il faut injecter de la grandeur et de la force, provoquer les prises de conscience face au développement croissant des villes, pour que celui-ci ne soit plus synonyme de catastrophe, mais de victoire. Bien sûr, une telle dénonciation de la modernité comme menace de ruine et de barbarie est aujourd’hui out-of-date, et à défaut de propositions tangibles, l’architecte nous propose plutôt de rester perchés avec une vue d’ensemble, la sensation grisante d’apesanteur, la joie de courir le risque d’être dans le vide, le bonheur de contempler le tout, le Système dans sa totalité, etc. Le Corbusier achève tout de même son manifeste sur l’idée de contemplation de la Terre, seul moyen d’atteindre un point idéal de méditation. Après tout, suite à sa rencontre avec Krishnamurti en 1924, il a bien le droit de planer un peu.

Au coeur du Plan Voisin en dessin (source : Paris Zig Zag)

Aircraft, c’est justement l’occasion de planer un tout petit peu, en ces temps de confinement, alors qu’on a bien soif d’échappées et de vues aériennes. C’est aussi l’occasion de lentement redescendre après avoir lu ladite proposition perchée, de se poser cinq minutes et de réaliser que nous aussi on a envie de dire “L’avion [ou le drone, ou la vue depuis votre fenêtre, au choix], accuse !”. (Mais entendons-nous bien : on n’est pas du tout d’accord avec les changements proposés par le père du modernisme, quand il dit que la ville doit renaître de ses cendres.)

Quand on s’aventure tout juste à penser l’après-crise, l’après-pandémie, l’après-covid, on n’envisage surtout pas un âge d’or bis pour le béton et l’acier, une séparation des fonctions et autres principes énoncés par le CIAM. En revanche, on pense qu’il est totalement d’actualité de faire de cette crise un sursaut forcé, qui nous confronte aux erreurs qu’on a pu commettre, et qui nous ont fait louper le coche de la ville saine, logique, harmonieuse, tout ça.

Pour résumer, non à une cuisine de béton et d’acier, mais oui à un urbanisme post-pandémie qui s’apparente à une œuvre de rebelles. Profitons de ce moment haut perché pour rectifier le tir. Pour ce challenge de confinement, les nominés sont, au choix [la liste étant bien sûr extensible] la crise du logement, l’étalement urbain, la ville-tout-automobile et les polarisations sociales qui gangrènent nos villes.

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