Au clair du néon : l’oraison funèbre d’un tube démodé

Le 26 juillet 2016 - Par qui vous parle de , , , , dans , , parmi lesquels , , , , , , , ,

Il existe des petits éléments d’urbanisme – à piocher dans le mobilier ou l’éclairage, par exemple – qui marquent leurs villes d’implantation plus que d’autres. Et lorsque les temps modernes viennent rendre obsolètes ces mêmes objets que des générations de villes ont portées, cela vaut bien un hommage-décryptage ! En l’occurrence, le sujet du jour portera sur ces tubes de gaz qui ont marqué de leur empreinte diverses mégalopoles emblématiques du XXe siècle.

Depuis un certain temps, on lit ici et là que les néons sont en voie d’extinction, que bientôt les rues du monde entier étincelleront de mille LED. Pour le citoyen lambda, il est somme toute assez difficile de se rendre compte de ces transformations tant les illuminations urbaines sont nombreuses, faisant partie d’un paysage irrémédiablement routinier. De plus, le type de technologies utilisées pour telle ou telle source de lumière ne figure pas vraiment en tête des préoccupations du citadin lambda…

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Pourtant, il existe bel et bien une histoire de l’éclairage public, que l’on peut faire commencer au règne de Louis XIV dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Pas de panique : loin de nous l’in(can)décence de vous assommer à coup de ballons fluorescents et autres lampes à iodures métalliques ! On se contentera seulement de rendre grâce aux tubes à néons, ces « lampes à décharge » apparues dans les villes à l’aube du XXème siècle :

« En déposant il y a presque 100 ans son brevet commercial pour les tubes fluorescents — c’était en novembre 1911, Georges Claude a bouleversé nos vies nocturnes. Et pour cause : le «Néon» a réinventé la ville, quand il n’est pas simplement passé au rang d’art. Car là ou les lampes de l’inventeur américain Thomas Edison avait révolutionné l’éclairage domestique, l’utilisation des tubes fluorescents au gaz néon a changé l’art de la lumière de la rue.  » – in « Célébrons le centenaire du néon« , 2011, sur Slate.fr.

Devenus au fil des décennies un véritable tropisme esthétique et pop-culturel teinté de kitsch, de magie et de nostalgie, les néons urbains méritaient bien leur épitaphe grésillante dans nos colonnes aux mille et une couleurs…

Mémoires d’un éclairage de génie

Il y a deux manières d’appréhender la fin de contrat que les néons sont petit à petit en train de signer avec les villes : le prisme moderniste, et le prisme nostalgique. Les partisans du second sont alors attachés à l’identité visuelle de certaines places du globe, que la présence en nombre de ces tuyaux ardents habille depuis des décennies. Les plus emblématiques d’entre elles sont évidemment américaines (Las Vegas aka « the neon oasis« , L.A., Vancouver ou même Tucson en Arizona) ou asiatiques (Hong Kong, Tokyo etc.), bien que certains quartiers européens se démarquent aussi bien par ces faisceaux qui crépitent (Pigalle à Paris, le Red Light Distict à Amsterdam ou encore certains lieux de Stockholm).

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« La ville couleur nuit », comme dans les photographies de Bernard Descamps.
L’artiste était décrit de la sorte lors d’une exposition : « Bernard Descamps, en s’imposant des traversées de Paris en quête d’images, n’a pas suivi les guides touristiques. Il a laissé ses pas le porter vers des itinéraires toujours modifiables, faits d’intuitions autant que de raison, arpentant le bitume en quête non point de moments, mais de couleurs. Bouclant ainsi un moment de sa vie photographique, il a radicalisé son apprentissage de coloriste par le véritable manifeste d’un Paris couleur nuit. En effet, des couleurs de Paris, nous voyons sans cesse les néons, les enseignes, les éclairages teintés qui écrivent le grand livre de la ville signalisée. »

Au-delà des commerces pour adultes, bien d’autres enseignes revêtent ainsi cet apparat lumineux dans nos ruelles. On pense notamment à pas mal de bars et pharmacies, aux vieux cinémas des années 1920-70, aux vidéoclubs et leurs noms rétro-futuristes, aux carottes des bureaux de tabac, aux oasis nocturnes incarnées par les petites épiceries, ou encore aux restaurants asiatiques affichant leurs signes dépaysants.

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“Thanks to countless cinematic references based on and shot within the iridescent city.” – in Highlighting Hong Kong’s Iconic Neon Sign Culture
Ici : le film hong-kongais de Wong Kar Wai « Happy Together » 

Ces derniers sont d’ailleurs l’emblème de tous les quartiers asiatiques du monde, ce Chinatown que l’on retrouve de New York à Nagasaki, en passant par la Los Angeles futuriste de Blade Runner.

« Dans d’autres parties de la ville, de n’importe quelle ville, le néon n’est rien d’autre que de l’affichage électrifié. A Chinatown, le néon, c’est de la chanson, des indicatifs musicaux, la bande son visuelle du quartier. Les touristes sont attirés dans Chinatown par ces tentacules vibrants aux couleurs insolites, pour être engloutis dans la gueule d’une carpe éclatante infectée d’objets exotiques. […] Chinatown sans néons est aussi impensable que les mers du Sud sans palmiers : comment être sûr, autrement, que c’est bien là que l’on se trouve ? Si la nourriture est le Saint-graal de Chinatown, le néon est l’aura du Graal, son halo, tout autant que la magnétite des pendules dont les oscillations luminescentes hypnotisent tous les visiteurs, leur brouillant l’esprit de ces illusions de plaisirs interdits et d’un ailleurs romantique. Le néon de Chinatown est un néon de mystère, un néon de joie. » – in Tom Robbins, Comme la grenouille sur son nénuphar, 2009.

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Mashup pour cinéphiles : une scène culte de Pulp Fiction façon neon art

Le cinéma a donc aussi vivement contribué à populariser ces inimitables miroitements urbains. On pense évidemment à Gaspar Noé et son oeuvre majeure Enter the Void, dans laquelle il filme un Tokyo fantasmé aux enseignes psychédéliques. En maquette ou grandeur nature, en 3D ou au coeur des ruelles : cette ville nippone magnifiée par la DMT regorge de néons jusqu’à l’overdose… Mais au-delà de ce simulacre exagéré, les tubes à néons élucident plus subtilement de nombreux décors de films – devenant la figure d’ornement typique d’un genre.

« Souvenez-vous de l’enseigne du Motel Bates dans Psychose, de l’éclairage de l’appartement des meurtriers dans La Corde rythmé par un lancinant néon multicolore, ou de Vertigo. » – in Célébrons le centenaire du néon, déjà cité.

« Ces néons tant décriés font pourtant partie de la mythologie de la ville nocturne. Combien de films noirs ou de comédie musicales se déroulent dans un décor magnifié par les reflets du néon sur le pavé mouillé! Un cliché indispensable au cinéma » – in La nuit, les néons, la poésie urbaine.

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Allégorie de la pop-culture « néonostalgique », de Kavinsky à Far Cry 3 Blood Dragon  

Si un regain d’amour pour l’esthétique néon se fait récemment ressentir dans la pop-culture (le réalisateur danois Nicolas Winding Refn en tête de liste : avec Drive – dont la police d’écriture du générique d’intro ne trompe pas -, Only God Forgives et ses clubs thaï, puis carrément The Neon Demon), les villes tentent quant à elles de se séparer de ces halos lumineux devenus dangereux ou trop cher…

De la ville multicolore à la ville verte ?

Selon des articles relativement récents, le vintage à l’américaine et le cliché hong kongais tels qu’on les aime auront disparu d’ici quelques années… Côté ricain, c’est tout un pan du paysage des bords de route et autres downtowns historiques de ce gigantesque pays qui agonise. Côté chinois, l’urbanisme commercial de ces ruelles reconnaissables entre toutes (ainsi qu’un savoir-faire artisanal de renom) en prend un sacré coup.

“As a kid our family vacationed in various cities in the US, such as San Francisco and Las Vegas,” Lisa explains. “We always stayed in these fantastic little 1950s motels. That’s where I fell in love with Americana. From the kidney-shaped pools and neon signs to the vintage Coca-Cola machines. » – in The vintage neons signs of urban America

Devenues obsolètes pour différentes raisons, les veilleuses multicolores notamment caractéristiques de la roadside attraction des années 1950-60 laissent derrière elles une histoire urbaine capitaliste et publicitaire.

« Cintrés en forme de lettres attachées les unes aux autres ils formaient un mot désignant le lieu (café, restaurant, casino) ou la marque. Les tubes soufflés prirent aussi la forme de flamands roses, verres de cocktail, cow-boys au lasso ou danseuses exotiques. Les néons clignotants permettaient de faire danser les lettres ou les objets, créant de petites animations.

Publicité pour les savons Lux (2007). « Conçu en Argentine, réalisé sur ordinateur par Dale Newton sans aucun néon, Neon girl a reçu un prix à Cannes au festival des films publicitaires. »

Aujourd’hui, les militants écologistes protestent contre les nuisances de toutes ces enseignes lumineuses qui envahissent les rues commerçantes. Ils dénoncent la pollution lumineuse: elle crée un halo rouge qui surplombe les villes et les banlieues empêchant les astronomes et les amoureux des étoiles de contempler la voûte céleste. La pollution publicitaire défigure les rues. Les enseignes qui restent allumées consomment de l’énergie pour rien. Le Clan du Néon a décidé d’éteindre les néons qui brillent inutilement la nuit. Quand la ville est presque déserte, les éteigneurs de néon ciblent une rue et, armés d’une perche, ils éteignent les néons grâce à l’extincteur extérieur qui sert aux pompiers en cas d’incendie. » – in « La nuit, les néons, la poésie urbaine », déjà cité.

Imaginez donc les nuits urbaines avant que les villes se marchandisent massivement… autant vous dire que sans les boutiques, les lampadaires ou lanternes publiques n’éclairaient que partiellement l’espace !

« Bourgeois et ouvriers sont peu à peu logés à la même enseigne, celle de la commercialisation éblouie. Avec l’apparition de l’éclairage nocturne assuré par les boutiquiers puis facilité à partir de 1912 par le néon, la marchandise nous protège de l’obscurité et affecte de nous rassurer. » – in Luis de Miranda, « L’Être et le néon« , 2012.

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« Les plasticiens qui travaillent le néon et surtout ceux qui se servent de lettres aiment bien nous asséner des sentences déprimantes. » Ce symbole du système capitaliste a ainsi été maintes fois détourné et critiqué – notamment dans l’art contemporain, de Jean-Michel Alberola (ci-dessus) à feu François Morellet

Comme en témoigne le cas de Sao Paulo, une ville sans pub devient donc évidemment une ville moins lumineuse ! Le retrait progressif des enseignes clignotantes ou étincelantes marquerait aussi un basculement (relatif) des stratégies publicitaires de l’espace réel (la ville) vers un marketing dématérialisé (à coup de campagnes 2.0). Ainsi, l’enseigne 2.0 serait incarnée par les écrans connectés, du tweet sponsorisé sur smartphone à toutes les promotions envoyées via newsletter, Facebook et tout autre moyen de fidélisation en ligne. Peut-être nos échoppes se débarrassent-elles peu à peu d’écriteaux criards, mais l’omniprésence de la pub en ville ne semble à notre avis pas vraiment faiblir… Et nous doutons fort que l’installation de LED – considérées comme moins gourmandes en énergie, faciles à manipuler et moins dangereuses qu’un tube cassant rempli de gaz – partout dans la cité nous amènent à des villes moins illuminées.

« Le néon est-il la limite tautologique au-delà de laquelle l’être contemporain ne dévoile plus rien, où il n’est plus qu’un moment figé de la circulation marchande, un objet présentable au milieu d’une série arbitraire de signes ? » – op. cit.

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Les wotas – ces groupies masculines d’origine japonaise qui agitent des lighsticks à tout va aux concerts de leurs idoles – incarnent-ils les héritiers de la culture néon indoor ?

En attendant le grand remplacement des lueurs urbaines par l’innovation, on vous laisse méditer là-dessus…

RIP les neon cities : une étincelle, aller vers elle

Si nos villes finissent effectivement par se vider de leurs tubes luisants et grésillants, une vague d’afficionados du néon entreprennent ici et  de restaurer, préserver et exposer ces morceaux d’Histoire urbaine dans des musées et autres expositions online dédiés.

As a young country without a long history of art, the US’ “biggest mark on civilisation” is pop culture. “I believe kitsch should be elevated and not dismissed which is why I continue to document these magnificent bits of urban America.” – Fancesca Perry et Lisa Guerriero

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Cependant, ces cylindres colorés ou fluorescents demeurent en certains lieux, places et objets à la manière de tubes indémodables : boîtes de nuit, bornes d’arcades, strip-clubs et autres mondes imaginaires.  Car comme le suggérait l’article du Guardian sus-mentionné, c’est bel et bien la pop-culture, par ses multiples références, hommages, critiques ou parodies que le néon prolongera son halo de lumière jusqu’à l’éternité (au moins).

Depuis un certain temps déjà, on voit les LED se faufiler dans notre quotidien, essaimant des enseignes nocturnes d’horizons divers – du stand de crêpes-salades-kebab-panini aux banques les plus chics… Mais on les retrouve aussi dans des artefacts dernier cri, qui reprennent les codes kitsch d’une voiture tunée ou des lueurs d’une discothèque.

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Snickers lumineuses et smartboards clignotants (ci-dessus) : les « must have » des deux dernières années… comme un revival rétro-futuriste des années 1990 et de l’esthétique néon-rococo

En conclusion, on dira que malgré la disparition programmée de ces lumières d’antan, l’âme des néons n’est pas prête de s’éteindre. Dès lors si la technologie en elle-même se perd pour de bon, la culture pop qui gravite autour se porte plutôt bien, en témoignent les clips, jeux vidéo et autres films récents qui utilisent cet univers particulier à des fins artistiques. On peut ainsi se demander quel sera l’élément urbain de demain qui marquera autant son temps que l’invention du français Georges Claude il y a plus d’un siècle… Bien que certains commerces contemporains comme Primark et Pizza Hut s’inspirent du style néon sur leurs devantures, on remarquera tout de même que le tout LED engendre un espace urbain quelque peu aseptisé.

Alors, devant cet avenir aux illuminations froides et stériles, on prie pour que les bars à chicha lounge se multiplient autant que les supermarchés bio. Et vous verrez, il suffit que Daft Punk sorte un nouvel album ou qu’un parc d’attraction Tron ouvre ses portes quelque part en banlieue pour que les faisceaux lumineux d’hier deviennent les étincelles d’aujourd’hui.

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