City branding : quand le crime réveille la ville

Le 11 juin 2015 - Par qui vous parle de , , , dans , , parmi lesquels , , , , , ,

Parmi les grands imaginaires des villes, il en est un qu’on a tendance à occulter, malgré toute son importance : le crime. Lorsqu’une ville est touchée et que l’écho médiatique dépasse ses frontières, c’est toute son image qui est impactée, à travers ce qu’elle incarne, et ce qu’elle inspire. Le fait dit « divers » vient ainsi se loger comme une pierre de plus à ses édifices. Or, qui dit imaginaire urbain… dit city branding. Le marketing du crime est un terrain sinueux au sein duquel peu d’acteurs avouent s’aventurer. Pourtant, beaucoup le tutoient sans l’admettre, parfois même sans le savoir, tant il se perd dans l’inconscient collectif.

Un pan d’imaginaire de la ville

A l’instar des cartes postales et des spécialités culinaires, chaque ville possède un imaginaire du crime qui lui est propre. Voici quelques exemples emblématiques.

Le Dahlia noir ou le cauchemar hollywoodien

Commençons par un berceau d’imaginaires, Los Angeles, et plus précisément le quartier d’Hollywood. Pour tout un chacun, il incarne les mythes de célébrité, de gloire, de cinéma. L’affaire du Dahlia noir vient précisément inscrire la touche sinistre à ce monde de paillettes, en pleine période de film noir. Les faits ? En 1947, Elizabeth Short, une demoiselle de 22 ans, s’installe seule à Hollywood pour devenir actrice. Six jours plus tard, son corps nu, coupé en deux, est retrouvé dans un terrain vague à proximité d’une rue passante. La victime a été mutilée de toute part, à l’image de ses lèvres tailladées et remontées jusqu’aux oreilles. Le Dahlia Noir comme on l’appelait, de la fleur qu’elle glissait dans sa chevelure sombre, n’est finalement jamais devenue la star de cinéma qu’elle espérait, mais est bel et bien devenue célèbre, et ce pour l’éternité. Le souvenir de ce crime atroce, véritable rêve américain tournant au film d’horreur, est d’autant plus impérissable dans la mythologie d’Hollywood qu’il fut maintes fois relancé – par James Ellroy notamment, et qu’il demeure à ce jour non-élucidé. Aussi, en redéfinissant les bases de la culture du thriller hollywoodien, cette nouvelle perception d’Hollywood post-Dahlia Noir se diffuse même auprès de ceux qui n’ont jamais eu vent de ce crime.

New York, un siècle de criminalité

Côte Est, New York est un exemple intéressant en matière d’imaginaire évolutif des villes. Longtemps, la cité fut plongée dans la culture de la mafia et de ses cinq familles italiennes réunies en syndicat du crime. Dans la culture populaire, cette vision s’incarne dans la Gotham City de Batman, version à peine exagérée de la réalité de l’époque : « Gotham City is Manhattan below Fourteenth Street at eleven minutes past midnight on the coldest night in November », comme le résume si bien le scénariste Frank Miller. Un esprit assez voisin de celui du Chicago d’Al Capone, qui lui est encore bien présent…  Au fil des années, le crime organisé new yorkais est passé entre les mains des gangs issus des ghettos et les chiffres de la police ont soutenu l’image d’une ville parmi les plus meurtrières des États-Unis. Là encore, toute une pop-culture musicale et cinématographique en a émergé. Mais pour la Big Apple, un grand tournant viendra par la tragédie du 11 septembre. La vision d’une cité aux gratte-ciels fiers et inébranlables va soudainement se morceler. Des ruines, il en ressortira le mythe renchéri de la résilience américaine, incarné par l’idéal d’une ville et de ses héros du quotidien.

amazing36page2et3Extrait de « Spider-man, 11 septembre 2001 ».
La cité des héros, encensés par les super-héros eux-mêmes

Marseille, capitale des clichés 

En France, Marseille entretient au fil des décennies sa réputation de capitale du crime, et ce ne sont ni les derniers règlements de compte en date, ni le surf incessant de la pop-culture (ici et ) qui viendront l’adoucir. Bien que particulièrement clichés, les imaginaires sur le sujet (la côte d’Azur, les inégalités, la rue, les armes…) sont tellement matraqués que beaucoup d’observateurs extérieurs, voire intérieurs, en arrivent à ne plus distinguer les faits avérés des univers de fiction. Un risque d’effet boule de neige dont il est très difficile de sortir.

Paris, la mort glamour

Si on y retrouve des signaux de cette spirale risquée, Paris ne se polie pas qu’à travers ces critères. Certes, les images du grand banditisme à la Mesrine1, ou des squats insalubres et violents à la Guy Georges, se sont durablement ancrées dans l’imaginaire collectif. Mais au niveau international et sur une perspective de long terme, la ville-lumière semble davantage s’incarner dans la figure d’un Arsène Lupin, gentleman parisien s’il en est. Aussi, bien que l’exemple qui suit ne soit pas assimilé à un crime à proprement parler, le contexte de la mort de la Princesse Diana offre un point de vue intéressant. Assez aisément, on visualise la dernière scène de sa vie, la jeune femme quittant en secret un hôtel de luxe en pleine nuit à bord d’une voiture, vite rattrapée par les paparazzis, longeant la Seine… Un imaginaire mortuaire presque caricatural d’une certaine idée de la vie parisienne, qui parait avoir inspiré plus d’une publicité de parfum.

Enfin, dans le cas précis des attentats de janvier 2015 et du large débat voltairien qui s’en est suivi, une question se pose : s’agit-il d’une résilience post-11 septembre calquée sur le modèle américain, ou du réveil en sursaut d’un imaginaire de ville en sommeil qui, à l’image du Dahlia Noir, aurait dépassé les personnes et les époques ? Sûrement un peu tôt pour le dire…

Un city branding lucratif

Toute cette énergie exprimée pour chaque affaire a bien sûr suscité les intérêts financiers de certains opportunistes ou passionnés. Or il est vrai qu’à notre époque, avoir le crime comme fond de commerce ne fait pas nécessairement de vous un criminel.

Profiter de ces visions urbaines déstabilisantes pour en tirer bénéfice, c’est à peu de choses la définition du concept de « tourisme noir » avancée par John J. Lennon et Malcolm Foley, soit « l’acte de voyager vers des sites qui sont associés à la mort, à la souffrance et au macabre » (Dark Tourism, the attraction of death and disaster, 2000). La plupart du temps, il est question de visites de prisons, de champs de bataille, de cimetières, de lieux liés à l’esclavage ou aux génocides, mais il arrive que des tours opérateurs puissent proposer des excursions directement liées aux crimes d’une ville. A Paris, les visites guidées se multiplient, tantôt empruntes d’un caractère historique, tantôt centrées sur différentes thématiques. Dans la forme, deux écoles : ceux, à l’instar des visites de Théo, qui souhaitent mettre en avant l’intérêt d’une découverte en marge du parcours touristique habituel, une autre compréhension de la capitale par sa face cachée, et ceux qui assument et stimulent la fascination morbide de leur public, ne leur épargnant aucun détail pour leur plus grand plaisir.

Outre-Atlantique, le phénomène connait de bien plus grandes proportions, de la reconstitution de la mort de Bonnie et Clyde au Chicago Crime Bus, en passant par le traditionnel JFK Assassination Tour, et bien sûr, Ground Zero, avec pour tous un chiffre d’affaires mirobolant, rien qu’en produits dérivés. La foule qui s’y presse est des plus hétérogènes. Pour ces deux derniers exemples, beaucoup voient en ce voyage un pèlerinage patriotique, un devoir de mémoire qui devrait se généraliser. Autrement, il n’est pas rare de croiser des hommes tatoués des visages de leurs sinistres idoles, ou des demoiselles arborant des pancartes de demandes en mariage (pour preuve, nous vous renvoyons à l’excellent reportage d’Envoyé Spécial sur le sujet).

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La prison d’Alcatraz, la destination touristique la plus prisée de la baie de San Francisco

La démarche choque d’autant plus lorsque les tours opérateurs franchissent de nouveaux pas. Dans le Milwaukee, l’opinion publique blêmi face au Cream City Cannibal Tour, consacré aux actes de Jeffrey Dahmer, un tueur en série cannibale qui comptait dix-sept victimes avant son arrestation en 1991. La chose a de quoi choquer une population locale encore traumatisée et des familles de victimes qui s’insurgent contre l’utilisation mercantile et la fanbase autour du bourreau de leurs proches.

Lorsque profite le crime

Mais cet attrait pour le crime peut parfois aboutir à des résultats très satisfaisants sans pour autant défrayer la chronique. Même s’il ne répond pas aux mêmes attentes, le concept de « murder party » en est un bel exemple : la visite d’un haut-lieu type château ou manoir, où des comédiens vous accueillent et vous guident, avant qu’un drame n’éclate et que vous en veniez à mener l’enquête. Le succès de ces excursions est d’autant plus profitable aux territoires que ces haut-lieux en question étaient bien souvent boudés de ses visiteurs. L’Office du Tourisme de Bourges s’attèle d’ailleurs à soutenir l’association qui met en scène de telles excursions dans le Berry. Pour cette dernière, l’activité va au-delà du dépoussiérage des lieux ; sur un format proche des séries télés, elle fidélise ses visiteurs en fonctionnant par saisons, avec des acteurs récurrents.

Un dernier cas reste à évoquer, qui a toujours beaucoup fait débat : celui du « crime » légalisé. D’un côté, une capitale comme Amsterdam tire de grands bénéfices de la vente libre de cannabis et de son quartier rouge, principalement grâce aux flux touristiques2. De l’autre, et à mille lieux idéologiques de là, on ne peut pas occulter qu’il existe un tourisme pédophile vers de nombreuses destinations comme la Thaïlande, qui en porte sur son image une tâche indélébile, ou plus récemment le Maroc et l’Amérique Centrale.

Le crime passe, l’écho reste

Nous avons vu précédemment que le point d’observation d’une ville, s’il est pertinent, ne dénature pas l’idée qu’on s’en fait, bien au contraire : il l’étoffe. Certains diront que le succès du Da Vinci Code tient notamment à cela : un Paris revisité, mais en somme pas dénaturé. N’était-ce pas d’ailleurs De Vinci lui-même qui disait : « Plus on connait, plus on aime » ?

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Dès lors, vouloir exposer les tragédies qu’a traversé la ville n’est pas nécessairement dénué d’intérêt, car elles ont contribué à la forger. Plus encore, la résonance finirait par marquer davantage que le crime lui-même. Mais c’est la question du temps qui se pose, celui du deuil des familles, et de l’acceptation du fait-divers comme fait (quasi) historique, inhérent à la ville.

Reste enfin la problématique de l’image de l’agglomération, lorsque le crime y est encore monnaie courante. Engagé sur ce terrain à l’occasion des Jeux Olympiques de l’année prochaine, Rio a encore du chemin à faire, et il y a fort à parier que le chantier devra se poursuivre bien après le départ de la flamme. Mais à l’avenir, si les inégalités s’amenuisent et que le sentiment de sécurité s’instaure durablement, ces vestiges de cartel pourront possiblement devenir mine d’exploitation pour les amateurs de folklore.

Le crime, un city branding profitable, voire un agent de gentrification ? A méditer.

 

Sin-City

  1. Bien que ce dernier n’ait en réalité jamais fait partie du “milieu” parisien []
  2. La législation récente, visant à interdire la vente de cannabis aux ressortissants français dans les villes frontalières, ne s’applique pas à Amsterdam []

2 commentaires

  • Très bon papier. Concernant le « tourisme noir » on pourrait aussi citer le cas de l’hôtel de Rimini où en 2004, Marco Pantani a été retrouvé mort. Les semaines qui suivirent, l’hôtel a enregistré un nombre inhabituellement élevé de réservations spécifiques à la chambre où le champion italien séjournait. Curieux, journalistes, tifosi voulaient leur part de sensation et de frissons.
    L’hôtel n’a d’ailleurs pas résisté à l’affaire et a été démoli-reconstruit pour tourner la page.

  • Bien vu. On a là un exemple de commerce du macabre qui s’organise de lui-même. Dans un style voisin, on compte sortir un nouveau billet sur les flux de curieux venus visiter des lieux à caractères paranormaux, dynamisant l’économie aux alentours. Mais chut, hein…

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