De Blade Runner à San Fransokyo, éloge de la ville métissée

Le 9 août 2016 - Par qui vous parle de , dans , , parmi lesquels , , ,

À quoi pourraient ressembler nos villes dans un monde véritablement mondialisé ? La question agite les esprits depuis quelques décennies déjà, prenant une acuité plus particulière avec l’émergence des villes globales théorisées par Saskia Sassen et alii. La montée en puissance de nouvelles métropoles issues des pays émergents est venue renforcer ce questionnement, qui flirte autant avec la géographie et l’urbanisme, qu’avec les imaginaires et les identités territoriales. En poussant la logique, on en vient inévitablement à se demander comment la mondialisation des cultures et des hommes pourraient métamorphoser la forme des villes telles que nous les connaissons…

Partant de ce postulat, les artistes de tous bords et de toutes ères s’en sont donnés à cœur joie, pour imaginer ce que pourraient donner nos rues dans un contexte véritablement « métissé ». Dernière itération en date : le « Worldwide Tokyo-lization Project« , présenté à la Biennale d’architecture de Venise cette année par l’architecte Daigo Ishii :

New York tokyoisée

Zéro + zéro = la tête à Tokyo

Vous l’aurez compris avec le gif ci-dessus : le projet consiste à « tokyoïser » certaines villes du monde (Copenhague, La Paz, Buenos Aires, Paris, Venise et NYC, donc) en leur superposant des marqueurs emblématiques de la capitale nippone. Il semblerait, à en croire la description du projet, que le visiteur soit invité à jouer lui-même avec les éléments qu’il souhaite ou non coller sur les photos de villes qui lui sont proposées :

« A part of a video work in Venezia Biennale 2016. Change 6 worldwide cities (New York, Buenos Aires, Copenhagen, Paris, La Paz and Venezia) into Tokyo by exchanging the parts possible to exchange into the elements found in Tokyo or adding them to the parts possible to add. Then, each city would change into Tokyo ? What is the image of a city or the locality ? Those are as strong or stable as we imaged ? Those are not fragile or variable ? This video work is a project to verify that. »

Les résultats, diffusés ces derniers jours sous la forme de gifs relativement réussis, traduisent bien les différents rendus possibles d’un tel pitch créatif. Plus précisément, chaque ville « tokyoïsée » est l’occasion d’une variation spécifique, certaines se focalisant sur des éléments de la signalétique ordinaire, à l’image de New York ci-dessus et La Paz ci-dessous :

La Paz tokyoisée

D’autres semble s’intéresser davantage à des aspects spécifiques de la vie japonaise, en calquant les convivialités d’un parc à Paris, ou d’un temple à Venise :

Paris tokyoisée

Venise tokyoisée

La version tokyoïfiée de Buenos Aires semble quant à elle reprendre les codes si particulier de la culture kawaii au Japon, et plus précisément du quartier d’Akihabara :

Buenos Aires tokyoisée

Quand à Copenhague, le gif vient illustrer l’un des imaginaires les plus connus de la capitale (et pas cliché pour autant) : celui de la verticalité, avec la multiplication de commerces en étages signalisés dans la rue par un fourmillements de panneaux lumineux :

Copenhague tokyoifiée

Ces six exemples restant relativement conventionnels, répondant donc à l’imaginaire usuel de Tokyo, on s’abstiendra de vous faire une exégèse complète de chaque gif. Nous vous invitons toutefois à lire ou relire nos différents billets sur les urbanités japonaises, compilées dans un récent dossier d’archives, et plus précisément ces deux billets sur la rue nippone et ses particularismes :

Blade Runner : la ville métissée, un mélange de couleurs

Mais plutôt que de se focaliser cette tokyoïsation, profitons-en plutôt pour un petit aparté plus général sur la « ville métissée », cette ville fictionnelle dans laquelle les cultures et les formes urbaines s’entremêlent pour donner naissance à un inédit palimpseste. Comme nous l’évoquions en introduction, celle-ci est une figure relativement classique de l’imaginaire urbain, à défaut d’en être un véritable archétype. La pop-culture en est d’ailleurs irriguée, particulièrement marquée par la mythologie de la mondialisation contemporaine à la fin du XXe siècle. On pensera bien évidemment à la Los Angeles de Blade Runner, peut-être la plus célèbre des villes métissées… Présentée au public en 1982, cette vision cristallisait ainsi tous les fantasmes de l’époque, et plus particulièrement la montée en puissance du Japon (déjà) et bientôt de la Chine sur l’échiquier international :

« The LA of Blade Runner has Japanese street food, an Egyptian souk and characters speaking fluid combinations of languages from Hungarian to Korean. Strikingly, the culture that jostles up most closely against American noir is Chinese: prescient, considering that in 1982 Deng Xiaoping’s reforms were still in their early stages. […] Yet the look of this LA incorporates the east-west fusion of Hong Kong – narrow, multilevel streets, crowds hurrying through the rain with illuminated umbrellas. When Deckard (Harrison Ford) visits a cabaret bar, it has all the French-inflected Chinese glamour, cocktails and opium pipes of 1920s Shanghai. »

Big Hero 6 : la ville en réalité alternée

Malgré toutes ses qualités, la Los Angeles de Blade Runner reste somme toute assez caricaturale, et finalement assez proche des représentations de la ville nord-américaine dans les années 80, essentiellement marquées par la violence des bas-fond. C’est pourquoi nous souhaitions ajouter à cet aparté deux cas plus récents, et finalement peut-être un peu plus subtils. Notre premier exemple nous emmène à nouveau en Californie, et plus précisément à San Fransokyo, mégalopole servant de décor au film d’animation Big Hero 6 (aka Les Nouveaux Héros en français, sorti en 2014). Cette ville, qui croise évidemment la morphologie de San Francisco avec les trames urbaines propres à la ville japonaise, peut sembler elle aussi caricaturale de prime abord : la présence excessives de toits en pagode et autres joyeusetés nippones dénote en effet avec la réalité de la capitale japonaise, qui ne ressemble plus vraiment à ça depuis la Deuxième Guerre Mondiale.

Cela s’explique toutefois quand on connaît l’histoire sous-jacente du film (et du comics qui le précède). San Fransokyo appartient en effet au registre de l’uchronie : elle aurait ainsi été bâtie après le fameux tremblement de terre de 1906 – qui a véritablement rasé 80% de la ville. Les créateurs du film ont ainsi imaginé une ville qui se serait reconstruite en tirant partie du savoir-faire nippon en matière de génie parasismique… Ainsi se justifie la présence desdites pagodes, qui font donc référence au Japon du début-XXe, et non à celui habituellement représenté dans les villes métissées (plus proches du Japon des années 1980-90, avec force néons et publicités géantes). Il est d’ailleurs fascinant de voir la manière dont les concepteurs du film ont apporté un soin tout particulier au décor de la ville, et plus précisément au bâti franciscanais de l’époque :

From the movie "BIG HERO 6" Comparison of San Fransokyo building architecture (BH6 world on right, "real" world on left), visual development by Scott Watanabe, art director, environments. ©2014 Disney. All Rights Reserved.

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The Man In The High Castle : la ville sous domination étrangère

Coïncidence pas si surprenante, la deuxième référence invoquée appartient elle aussi au registre de l’uchronie, métisse elle aussi San Fransico et l’urbanité japonaise, et s’inscrit elle aussi dans un contexte pré-mondialisation. Il s’agit cette fois des versions de New York et San Francisco présentées dans la série Le Maître du Haut-Château (The Man In The High Castle en VO, sortie l’an passé), librement adaptée d’un ouvrage somptueux de… Philip K. Dick, comme pour Blade Runner. A croire qu’il y a une certaine logique dans tout ça…

Le pitch urbain de la série s’inscrit dans une histoire alternative assez classique : les forces de l’Axe ont gagné la Seconde Guerre Mondiale, conquérant notamment les États-Unis, désormais répartis entre le Japon (à l’Ouest, et donc à San Francisco) et les Allemands (à l’Est, avec notamment New York comme symbole). Les figures de la ville métissée qui en résultent reprennent donc les codes et morphologies de leurs villes respectives au milieu des années 1950, en leur greffant des éléments visuels explicitant la domination étrangère. Si la version nazie de New York est assez peu subtile, servant surtout à la promotion de la série à l’aide d’images-choc reprenant les hauts lieux de la ville (Statue de la Liberté et Times Square grimés de croix gammées), celle de San Francisco version japonaise s’avère beaucoup plus riche à décrypter.

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C’est en effet à San Francisco que se déroule une large partie de l’action, du moins au début de la série. Le pilote vaut à ce titre le visionnage, même si vous ne comptez pas suivre la série dans son intégralité : on y découvre en effet un fascinant métissage entre les USA des années 50 en version « cheap » (défaite oblige), et un Japon à l’orée de son plein développement économique et industriel. Le charme qui en ressort est loin d’être négligeable, et se traduit par foultitude de détails urbains que nous vous laisserons le plaisir de découvrir.

Quels métissages pour la ville de demain ?

Évidemment, ces trois exemples pop-culturels sont loin d’être exhaustifs. Nous vous invitons d’ailleurs à partager vos villes métissées favorites en commentaires de ce billet, nous aurons sûrement l’occasion de revenir sur la question prochainement… La figure des quartiers dits communautaires, tels que les « Chinatown » du globe pour ne citer que l’exemple le plus connu, nous offre ainsi une matière de choix pour étayer ce vaste et passionnant sujet. On pourra évidemment faire un détour par la figure de la ville-transformiste, représentée au cinéma par la méconnue Vancouver

Il ressort toutefois de ce bref inventaire une question cruciale : à quelles métropoles font référence les villes métissées ? On le voit, certains reviennent souvent plus que d’autres. L’Asie du Sud-Est, et plus précisément le Japon et la Chine, semblent ainsi particulièrement appréciés. Faut-il y voir une forme « d’exotisme » quelque peu gênant au sein de productions très occidentalo-centrées, sur le plan culturel et urbanistique ? Sûrement. On peut ainsi regretter que les villes métissées entrevues dans la pop-culture occidentale fassent finalement assez peu appel à d’autres formes que ces quelques références un peu clichées, du moins dans celles que nous avons trouvées.

Pourtant, les imaginaires de la ville mondialisée sont nombreux et bien plus variés que cela. Dans la même veine que la tokyoisation présentée au début de ce billet, nous étions récemment tombés sur une superbe « Delhification » de Paris, créée par l’artiste-photographe Frédéric Delangle :

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Paris-Delhi – Frédéric Delangle photographer - Google Chrome

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Cet exemple nous interpelle : où sont les imaginaires indiens dans les villes métissées qui peuplent nos cultures ? de même pour les villes nord-africaines ou subsahariennes ? ou les mégalopoles des Amériques non-étasuniennes, bien sûr. Sans parler des multiples autres cultures d’Asie du Sud-Est, souvent englobées sous un chapeau « asiatique » quelque peu réducteur… Et l’on pourrait continuer ainsi longtemps. Il nous semble que cette figure de la ville métissée, et sa relative homogénéité culturelle, illustre l’une des problématiques majeures de l’urbanisme de demain : comment imaginer d’autres formes de villes, d’autres manières de penser ou de concevoir le monde urbain, si l’on est encore et toujours confrontés aux mêmes paysages ?

Tant que les urbanistes et architectes d’Occident auront les mêmes référence en tête, il finiront forcément par tourner en rond – souvent malgré eux. Dans cette logique, les métissages urbains – symboliques ou réels – pourraient être l’une des solutions pour réinventer drastiquement nos imaginaires urbains… Nous aurons l’occasion d’y revenir, évidemment. En attendant, nous vous invitons à commenter : et vous, quelles sont les villes métissées qui vous ont le plus marquées ? 

 

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