Le « broutalisme », une poésie des vertes prairies urbaines

Le 8 mars 2016 - Par qui vous parle de , , , dans , , parmi lesquels , ,

De tous les grands sujets urbains en vogue dans les années 2010, la question de l’agriculture urbaine est probablement l’un de ceux qu’on aura le moins traité ici. Bien sûr, nous l’avons évoqué ci et là, notamment sous le vocable évocateur de « ville potagérée », ou à travers une autopsie critique de la « ville nourricière »… mais sans vraiment aller plus loin. Le sujet offre pourtant de belles ramifications intellectuelles, questionnant notre rapport à la consommation, à l’agriculture, au terroir, et même à l’éthique animale… Deux actualités toutes fraîches sont venues relancer notre intérêt pour la question, avec pour particularité d’être toutes deux franciliennes :

– à Colombes (Hauts-de-Seine, en haut), un potager urbain menacé d’expulsion a recueilli plus de 14 000 signatures de soutien ;
– tandis qu’à Romainville (Seine-Saint-Denis, en bas), c’est un projet de ferme verticale qui va voir le jour au cœur d’une cité réhabilitée.

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De manière assez symptomatique, la concomitance de ces actualités cristallise les tensions qui gouvernent aujourd’hui la ville vivrière. Au fur et à mesure de sa concrétisation dans le réel, une polarisation semble en effet se faire jour dans les modèles qui la sous-tendent. Il existe en effet, pour grossir le trait, deux grandes conceptions de la ville nourricière ; deux « archétypes » qui s’inscrivent chacun dans une vision spécifique de la ville, et que nous allons tenter de décortiquer ici…

Le monde (de l’agriculture urbaine) se divise en deux catégories

La première est une vision techniciste (ceci n’est pas forcément un jugement négatif), marquée par un discours axé sur le progrès et la transition écologique des métropoles denses. La ville nourricière s’y incarne dans des projets de « fermes urbaines » bardées d’innovation, souvent clinquantes, ayant vocation à répondre aux besoins alimentaires des territoires grâce à une productivité accrue. Si l’on peut évidemment louer la possibilité de manger « local » (et donc de diminuer l’impact écologique lié à l’importation de denrées), on peut regretter de retrouver ici un discours essentiellement soutenu par des objectifs de « rendement », rappelant les heures les plus sombres de l’agriculture intensive (exemple à New York, dans « la plus grande ferme verticale du monde » – photo ci-dessous)

La plus grande ferme verticale du monde ouvre cette année

Est-ce vraiment cela, le futur qu’on veut laisser à nos enfants ?

Cette vision de l’agriculture urbaine est aujourd’hui dominante, même si l’illustration ci-dessus représente en quelque sorte une variante poussée à l’extrême. Car bien évidemment, les projets de ferme urbaine ne répondent par tous à ce « cahier des charges » ultra-techniciste ; l’exemple de Romainville en donne une illustration relativement nuancée. Néanmoins, l’essence fondamentale reste la même : utiliser l’ingénierie contemporaine pour produire des aliments de manière plus efficiente, au détriment d’un rapport plus étroit entre l’Homme et la Terre. Une logique hors-sol, en somme, qui malgré des vertus évidentes n’en dessine pas moins un futur effrayant.

A l’autre extrême, logiquement, se trouve le pendant moins technologique de la ville nourricière, plus amateur et bricolé – plus « Larzac », en somme. Cette vision s’incarne dans une flopée de dispositifs plus ou moins formalisés, allant du jardin partagé au potager bricolé installé sur un toit, en passant par le poulailler installé dans la cour d’un immeuble. Surtout, ces projets émergent souvent à l’initiative d’habitants ou de collectifs locaux, à l’instar de l’Agrocité de Colombes. Dans cette perspective, et à l’opposé de l’archétype précédent, ils ne s’inscrivent donc pas pas dans une logique productiviste, mais davantage dans une finalité sociale et conviviale. Il s’agira pas de produire « beaucoup » et local, mais plutôt « mieux » et local… quitte à produire moins.

Hacking contre parking, l’heure des choix

Cette dernière vision, que l’on pourrait hâtivement caricaturer de « baboss », n’en reste pas moins une démarche de rupture à l’échelle de nos territoires. Là où les projets de fermes urbaines répondent par la centralisation technologique au sein d’un lieu de production unique (le terme « ferme verticale » l’illustre bien), les projets d’agriculture bricolés proposent plutôt d’investir les friches du territoire, rappelant ainsi les préceptes de la ville agile et du hacking urbain. Il y a en effet, même dans les villes les plus denses, un très grand nombre de terres potentiellement cultivables… Tout le défi est de les révéler au grand jour.

Celles-ci sont en effet rarement considérées comme telles : on pensera par exemple aux « dents creuses » de la ville, qui forment un vivier parfait pour une agriculture urbaine et décentralisée, en mutant en jardins collectifs – une tradition séculaire qui semble faire son retour après des années à lutter pour leur survie (on pensera bien évidemment aux jardins ouvriers). Notons au passage que cette fertilisation de la ville par acupuncture n’est pas nécessairement antinomique de la technologie, comme le démontre l’Observatoire des villes vertes : les plateformes géolocalisées peuvent ainsi faciliter le travail de recensement des friches disponibles, et permettre aux citadins de trouver des jardins partagés à proximité.

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Mais l’exemple d’Agrocité souligne encore les difficultés qui pèsent sur ce monde non-institutionnel, voire volontairement marginal et alternatif. Pour rappel, le jardin en question est menacé d’expulsion car « la mairie veut aménager à la place des choux 182 places de stationnement provisoires, le temps de démolir l’accès au parking de la résidence voisine et de créer une nouvelle place et des équipements publics. » L’automobile qui supplante l’agriculture, on pourrait croire à une blague du siècle passé… il n’en est rien. En 2016, et malgré les effets de mode autour de l’agriculture urbaine, ce modèle décentralisé reste encore et toujours mal accepté par les autorités traditionnelles. A l’inverse, la mairie de Romainville semble s’être battue bec et ongles pour faire émerger son projet de ferme verticale…

Du brutalisme au broutalisme : entre mal-aimés, on se comprend

Comment expliquer la différence de traitement qui semble exister entre ces deux modèles qui pourtant répondent à la même utopie ? Il existe évidemment des éléments structurels et conjoncturels qui donnent l’avantage à l’un plutôt qu’à l’autre. Nous aimerions y ajouter le facteur culturel, et plus précisément imaginaire. Comme nous l’avons évoqué au fil des lignes précédentes, la version « jardin partagés » de la ville nourricière porte une image assez marquée, prêtant le flanc à la caricature de certains gouvernants en escarpins et col blanc : un imaginaire très alter-mondialiste, moustaches et chansons d’Hugues Aufray au coin du feu, en quelque sorte. On peut faire l’hypothèse que le rejet de ce mode de vie entraîne ipso facto le rejet de ces formes d’agricultures urbaines non-institutionnelles dans leur ensemble. Celles-ci pâtissent donc d’un imaginaire déprécié, du moins par une partie des décideurs. Ce qui nous amène à notre néologisme du jour ! En effet, il sera ici question de définir ce qu’est le « broutalisme », dernier né de la fabrique pop-up…

Vous l’aurez en effet remarqué si vous avez fureté dans notre glossaire : chez pop-up urbain, on aime bien renommer les choses. Le terme de « ville potagérée » illustrait déjà le caractère participatif des jardins partagés, dans un mot-valise croisant les grands principes de la « ville potagère » et les préceptes plus militants de l’autogestion communautaire. Dans la même veine, nous proposons aujourd’hui le terme de « broutalisme », en filiation directe avec le brutalisme architectural. Pour celles et ceux qui l’ignorent, le brutalisme désigne un courant architectural en vogue dans l’après-guerre, fortement décrié durant les dernières décennies, et qui connaît un regain de mode depuis peu – en particulier sur les réseaux sociaux. Le récent projet #SOSBRUTALISM, qui recense les créations brutalistes à travers le monde, en est un vibrant témoignage.

Paître ben qu’oui, paître ben qu’non

Plus concrètement, qu’est-ce que le « broutalisme » ? Vous l’aurez compris, le terme est dédié à l’une des pratiques montantes de la ville potagérée : le pâturage urbain. Si la végétalisation existe depuis toujours dans les villes modernes , le retour des animaux dans la ville semble bien plus récent… et bien plus étonnant. Avouez que la présence de moutons dans les rues peut surprendre, n’est-ce pas ? Et pourtant, de tels initiatives émergent ça et là. On pensera par exemple aux bergers de Clinamen, qui font paître leurs moutons sur les terres séquano-dyonisiennes. Ou à Marie Maurage, cette fromagère dont le cheptel produit son lait aux pieds des tours de Marseille. Et à moult autres exemples, en France ou ailleurs (y compris dans la science-fiction), qui témoignent de la vitalité de cette tendance dans nos contrées peu habituées à la coexistence du bétail.

Le broutalisme, c’est donc tout simplement : l’art de brouter en ville. Et l’écho avec le brutalisme n’est pas anodin : à l’instar de ce dernier, notre broutalisme pâtit d’une image encore relativement dépréciée chez certains. Dans le cas des moutons bêlants et autres vaches meuglant en ville, cette dépréciation repose sur des questions relatives à l’environnement urbain, supposément peu idoine pour pâturer en paix, en particulier à cause des pollutions diverses. Mais comme l’expliquait Clinamen dans une passionnante interview :

« Nous refusons de porter le problème de la pollution urbaine. Evidemment nous faisons attention à l’emplacement de nos bêtes, nous ne les faisons pas pâturer sur des poches de métaux lourds. Mais pour ce qui est de la pollution inhérente à la ville, nous considérons qu’elle n’est pas pire que celle de la « campagne » où des pesticides sont déversés chaque jour. Quand les vignerons sont arrivés sur le campus de l’université où nous avons des vignes, ils ont été ébahis. Il ne trouvent plus de terrain comme ça nulle part. « Zéro phyto » pendant 20 ans, une terre qui n’a jamais été retournée… La ville possède des poches, énormément préservées, peut être plus qu’à la campagne. La question de la pollution nous préoccupe mais ne nous paralyse donc pas. Ce qui est terrible, c’est qu’aujourd’hui l’agriculture urbaine porte ce fardeau alors que l’agriculture conventionnelle n’est pas capable de s’interroger de son côté sur la pollution. »

« Téma la vache », une allégorie du broutalisme ordinaire

On le comprends aisément, l’agriculture urbaine – et plus encore sa vocation animale – est précisément victime de son caractère urbain, et de tous les imaginaires qui s’y rattachent. C’est peut-être pour cela que le modèle des fermes verticales, hors-sol et ne subissant donc pas les maux de la ville, s’avère bien mieux accepté par les élus et décideurs. Le modèle proposé nous semble pourtant quelque peu douteux. Selon Clinamen, toujours :

« On finit par recréer des serres identiques à celles de culture industrielle, or il n’y a pas d’intérêt à faire de l’agriculture urbaine pour reproduire la piètre qualité des légumes qui existent déjà dans le commerce. C’est une technique de hors sol qui pallie au problème de l’espace au sol mais qui n’apporte aucun gain en qualité. »

La vache de tess, une iconographie reprise dans un récent clip de Jul

En ce sens, le broutalisme se fait peut-être la plus belle incarnation d’un modèle plus vertueux d’agriculture urbaine, façonnant par la même occasion un véritable « terroir » citadin, c’est-à-dire de goûts et saveurs propres à la ville dans lequel paît le bétail. Dans une acception élargie, on pourrait donc définir le broutalisme comme « l’action de faire pâturer dans la ville » ; dans une acception plus resserrée (et plus proche du terme original auquel il fait écho), on pourrait définir le broutalisme comme comme « l’ensemble des actions architecturales ou urbanistiques visant à permettre et favoriser le pâturage urbain ». C’est d’ailleurs la première définition que nous en avions donné, il y a quelques mois de cela :

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, il nous semble aujourd’hui essentiel de défendre les pâturages urbains et le broutalisme. Aussi, pour peu que notre néologisme vous aguiche, nous vous proposons un petit concours de poésie (oui oui), à découvrir dans le lien suivant. Au plaisir de brouter vos rimes !

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